conversation au bout d’un quai

I.4

une fois hors de la sfère le petit groupe s’achemina vers un quai au bout duquel une terrasse avec une table et trois chaises avait été aménagée, un robot avait disposé un pichet d’eau, trois verres et un panier de fruits sur la table,
une brise légère soufflait sur le lac, deux robots à bord d’une barque pêchaient au large, Ono Bay se versa de l’eau, but quelques gorgées, déposa le verre,
«un coup de dés jamais n’abolira le hasard,» dit-elle, le regard pensif, puis, se tournant vers Charlotte, «c’est de Mallarmé, un poète de la Vieille Histoire,»
Charlotte consulta son ordi pour bien situer le personnage,
«et de mon coup de dés je profilerai le hasard.» continua Ono Bay, cette fois-ci s’adressant à Darsan, «sers toi,»
il n’en fit rien, Charlotte s’était remplie un verre d’eau et croquait dans un fruit en toisant l’exotriper par en-dessous, le détachement qu’il affichait depuis son arrivée, comme s’il appartenait à un autre monde, comme s’il évoluait dans une réalité parallèle, ce qui était quand même un peu vrai, la fascinait et l’irritait à la fois,
«j’avais pensé à un olivier pour Dorothée,» reprit Ono Bay, «j’ai opté pour un oranger, mais dis-moi, Darsan, qu’en est-il du Mur?»
il parut un instant décontenancé par ce coq-à-l’âne,
ah! tout de même! on peut le remuer, se dit Charlotte avec malice,
«t’en sais autant que moi sur le Mur,» dit-il,
«bien sûr, mais toi t’es là-bas, moi je suis ici, on dit que l’équipe de Lak & Salvo perce une brèche prometteuse,»
Charlotte s’empressa de montrer ce qu’elle en savait,
«près de 6 000 années-lumière que l’équipe a parcouru jusqu’à maintenant,» dit-elle, «enfin, si on compte les zigzags, sinon, ben, le tiers perpendiculaire au Mur, au moins,»
«2 352,7 exactement,» dit Darsan, sans même la regarder,
ce qu’il peut être agaçant, pensa Charlotte,
«LaGross m’a fait visiter ses installations,» reprit Ono Bay, «le tunnel que son équipe d’arpenteurs est en train de creuser dans le plan galactique, hallucinant,»
quand elle disait visiter Ono Bay voulait dire en virtuel, elle ne quittait jamais la planète et ne se projetait en hologramme hors du système que très rarement, le tunnel percé dans le Mur par l’équipe de Lak & Salvo, sous la supervision de l’un des multiples PolyAnémones de la mère LaGross, avait été reproduit dans la tour de la biosfère, Aline et Charlotte avaient accompagné leur mère, la visite n’avait duré qu’une heure, ce qui était déjà beaucoup pour une reproduction de cette magnitude, elles en étaient revenues dans un état de stupeur, le tunnel et ses installations, c’était impressionnant, certes, comparé à ce qu’on pouvait en voir dans les actus, mais c’était le Mur lui-même qui les avait alarmées, ou plutôt la désolation qu’il laissait derrière lui, com un champ de force cosmique qui roulait sur le lieu exo et qui se rapprochait inéluctablement des lieux habités en étouffant toute vie sur son passage, les tunnels, dont celui de LaGross, reliaient les bases de ravitaillement consolidées sur des planètes mortes en un réseau qui convergeait péniblement vers l’origine de cette dévastation intersidérale, une expression de frayeur avait traversé le visage d’Ono Bay, ce qui avait inquiété Charlotte, Aline avait conservé sa contenance comme d’habitude,
«et les équipes qui tentent de le contourner,» demanda Ono Bay, «où en sont-elles?»
«plus loin que la dernière fois,» se contenta de répondre Darsan,
«très drôle,» dit Ono Bay, «tu veux toujours essayer de retrouver Zuber?»
là, ce fut Charlotte qui fut prise au dépouvu,
«mais il est mort, Zuber!» lança-t-elle,
«non,» dit Darsan,
comme Alt Camus, Wil Zuber avait tenté le saut par-dessus le Mur, mais au lieu de transiter autour d’un trou noir il avait grimpé dans le halo galactique, la dernière retransmission de sa ligne de vie indiquait qu’il était retombé, dans le Mur? de l’autre côté du Mur? on l’ignorait, tout ce qu’on pouvait affirmer c’est qu’il n’avait pas survécu à sa chute, c’est en tout cas ce qu’en savait Charlotte,
«mais sa ligne de vie est éteinte, totalement éteinte,» répliqua-t-elle, «pas même des échos comme Alt Camus,»
«oui et non,» lui dit sa mère, «elle semble s’être décalée sur un autre plan historique, ça devrait t’intéresser,»
«ça alors!» s’exclama Charlotte,
elle qui croyait tout savoir sur les exotripers, elle avait négligé Wil Zuber, elle en prit note dans son ordi,
«mais je comprends pas, là,» dit-elle, «décalée sur un autre plan historique, ça veut dire quoi au juste?»
Ono Bay fit apparaître un hologramme de la ligne de vie de Zuber,
«vois,» dit-elle,
Charlotte s’avança sur sa chaise, ce qu’on appelait la ligne de vie d’un exotriper consistait en la représentation biospectrale de son parcours spatio-temporel, celle de Zuber était du gris de l’extinction, elle ne signalait aucune activité, Ono Bay attira l’attention de Charlotte sur un tracé derrière la ligne, sur le coup Charlotte ne vit rien, mais à bien examiner elle discerna le tracé, c’était très faible, presque imperceptible, elle zooma, c’était violet, d’un violet grisâtre si pâle que c’en était presque transparent,
«ça alors!» s’exclama-t-elle à nouveau,
Ono Bay désactiva l’hologramme, Charlotte se recula lentement sur sa chaise,
«un décalage vers le violet,» dit-elle, «j’avais aucune idée que ça pouvait se manifester sur une ligne de vie, mais alors, ça voudrait dire que Zuber a reculé dans le temps?»
«c’est une possibilité,» dit Darsan,
«et ensuite?» lui demanda Ono Bay,
«ensuite je tente le transit vers le centre galactique,» répondit-il,
«j’espère bien!« dit Charlotte en laissant échapper un petit rire moqueur, «si un exo a une chance de réussir c’est bien toi, t’es le plus habile et le plus rapide, le plus résistant aussi, tu peux survivre sur de très longues périodes et dans les pires conditions avec même pas le strict minimum nutritif, je sais pas comment tu fais, moi je pourrais survivre un bout avec mes pommes, c’est sûr, mais jamais aussi longtemps que toi, au fait, d’après toi, qu’est-ce que tu penses qui est responsable du Mur? une entité malfaisante? un phénomène astrophysique inconnu? peut-être le trou noir dans le centre de la Galaxie qui s’est déglingué? ou emballé? han? les mères disent que c’est un enfant, ou en tout cas quelque chose,» qu’elle mit entre guillemets avec ses doigts, «qui a les attributs d’un enfant, l’enfant métamorphe qu’elles l’appellent,» elle se tourna vers sa mère, «c’est ça?» Ono Bay fit signe que oui, elle revint à Darsan, «t’en penses quoi, toi?»
il répondit, mais en s’adressant à Ono Bay,
«c’est ridicule, vous êtes folles,» il se tourna vers Charlotte, «les mères sont folles,»
il avait dit ça sans émotion, sur un ton monocorde, comme d’un fait indéniable, vraiment un drôle de bonhomme,
les mères, c’étaient Ono Bay, Ida LaGross et les mères dans les lieux solaire et mémoriel, ce qu’on appelait le Matriarcat,
«pas si ridicule que ça,» lança Charlotte, sur la défensive,
«l’enfant métamorphe, oui,» dit Ono Bay, «mâle et femelle, jeune et plus âgé,»
«mais maman,» reprit Charlotte, «je comprends toujours pas comment vous pouvez affirmer qu’il s’agit d’un enfant, comment vous en êtes arrivées à une idée com celle-là? t’as beau m’expliquer je saisis pas,»
surtout que les explications d’Ono Bay étaient plus souvent qu’autrement énigmatiques,
«l’imaginaire est le noyau du réel,» dit Ono Bay, «c’est une métaphore, la métaphore du métamorphe,»
«ah bon,» dit Charlotte,
il y eut un moment de silence, puis Darsan, s’adressant à Ono Bay, reprit la parole,
«t’es pas sans savoir que la progression du Mur s’est considérablement ralentie, on a dû te le signaler durant ta visite dans le tunnel, on pense même qu’il s’arrêtera avant de toucher le lieu arcadien,»
«ne dis pas de bêtises,» dit Ono Bay, «c’est du déni, ça, le Mur ralentit, c’est vrai, mais il ne s’arrêtera pas tant qu’on l’aura pas stoppé,»
«ce que tu peux être de mauvaise foi,» dit Charlotte à Darsan, «c’est normal qu’il ralentisse, plus il avance, plus il occupe de l’espace, plus il ralentit, logique, non?»
«non, c’est pas tout à fait ça,» lui dit sa mère, puis, revenant à Darsan, «t’as une idée pourquoi je t’ai fait venir ici?» il fit signe que oui, «je commencerai la manipulation tantôt,»
«ah! c’est pour ça!» s’écria Charlotte, «j’aurais dû m’en douter,»
personne ne pouvait toucher à un ordi, encore moins le manipuler, pas même son propriétaire, le lien qui les unissait était exclusivement mental, combien de fois Charlotte avait essayé d’attraper le sien ou juste de le toucher du bout du doigt, quand elle était plus jeune, s’entend, parce qu’elle avait fini par comprendre que c’était inutile, l’ordi réagissait instantanément à sa pensée et se défilait,
personne, sauf Ono Bay et quelques mères dans le lieu solaire, on les appelait les maîtresses manipulatrices, elles jouissaient d’un statut particulier dans le panthéon matriarcal,
mais comment, se demanda-t-elle, pour tout l’amour qu’elle avait pour sa mère, comment Darsan pouvait-il consentir à se soumettre à une expérience si maximalement désagréable? on se retrouvait délesté de son ordi, on était déconnecté,
Ono Bay avait déjà manipulé l’ordi de Charlotte, deux fois, elle l’avait fait avec Aline et Béatrice, elle le ferait avec Dorothée, Charlotte ne se rappelait pas la première fois, elle était bébé, mais la seconde fois, ah la la! elle avait sept ans, elle avait passé une journée entière sans son ordi, ce fut comme si elle avait perdu l’usage d’un membre, pire, celui d’un sens, pire encore, c’était comme si on lui avait arraché tout un pan de son être, elle n’avait plus accès aux polyoctets de son ordi, la communication avait été coupée, le réseau mental entre elle et son ordi débranché, il y avait comme un trou noir à côté de son cerveau, elle avait l’impression que ses pensées rebondissaient stupidement contre la paroi intérieure de son crâne, elle n’avait pas trouvé ça drôle du tout,
en plus qu’une fois reconnectée il lui avait été impossible de déceler les effets de la manipulation, elle avait questionné la mère Bay, qui lui avait répondu qu’elle avait sculpté des symboles dans l’ordi, pour ce que cela voulait dire, elle en avait aussi discuté avec ses soeurs, Aline avait dit que l’opération établissait un substrat de convergence avec la réalité des mères, idem pour ce que cela voulait dire, Béatrice ne se posait pas trop de questions sur ce sujet, «ça se dévoilera en son temps,» disait-elle,
Charlotte espérait que la mère Bay expliquerait à Darsan en quoi consisterait la manipulation, au moins dans les grandes lignes, pas du tout, Ono Bay se contenta de dire à Darsan que l’opération durerait trois jours et qu’un appartement était à sa disposition dans la sfère d’habitation, une expression de contrariété passa sur le visage de l’exotriper, diable, se dit Charlotte, c’est qu’il est vraiment maître de lui-même, le bougre, la mère Bay lui annoncerait qu’elle serait privée de son ordi pendant trois jours qu’elle éclaterait en sanglots, elle crierait au secours, elle hurlerait de désespoir, elle deviendrait folle,
lui? presque rien,
«ah, voilà mes pêcheurs qui reviennent,» dit Ono Bay,
elle se leva pour les accueillir, Darsan et Charlotte se levèrent à leur tour, lui pour retourner sur la rive, elle pour aider au déchargement de la barque,

3 réponses à conversation au bout d’un quai

  1. 2catse dit :

    alors d’après mes recherches 6 000 années-lumière cela nous situe dans la nébuleuse du crabe mais pas pour Charlotte je pense ?

    la je me sens plus petite que Charlotte pour le coté questions .. on attendra d’en savoir plus pour comprendre mieux « le mur » et « l’enfant métamorfe »

    bientôt on en sera au même point quand tu parles de déconnexion de l’ordi , pas tout à fait puisqu’il n’y a pas symbiose comme dans ton récit mais plutôt addiction ,mais essaye de couper la connexion des appareils , les gens se sentent perdus

    • Jean dit :

      tout sera mis au clair dans les épisodes 6 et 7, ruminations sous la pluie I et ruminations sous la pluie II

    • Jean dit :

      pas 6 000, mais plus de 10 000, et comme j’ai dit, ça sera expliqué dans les épisodes 6 et 7

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *