dans la tour

I.5

Charlotte revenait de Valence City, de l’autre côté des montagnes, où elle avait passé quelques heures avec Selsie, quand son ordi bipa, sa mère l’invitait à venir la rejoindre dans la tour,
Ono Bay était en pleine manipulation depuis deux jours, Darsan, lui, n’avait pas quitté la sfère d’habitation depuis qu’elle l’avait délesté de son ordi,
Charlotte était allée le voir au matin, elle l’avait trouvé assis en lotus dans le milieu d’un rond de pelouse, les yeux fermés, elle l’avait longuement observé, s’il était conscient de sa présence il n’en avait rien montré,
«pas même un sourcillement,» avait-elle raconté à Selsie, «j’ai fait un peu de bruit pour voir, je me suis même raclée la gorge, rien, il a pas bronché, c’est comme s’il y avait personne, juste un corps vide,»
«c’est peut-être ça,» avait dit Selsie, «un corps vide, sans son ordi, c’est peut-être sa façon à lui de supporter la déconnexion, en se vidant l’esprit complètement,»
«ouais, c’est logique, mais moi c’est pas ce que je ferais, j’en serais incapable, je pourrais pas rester en place une minute,»
«moi non plus, ouh! trois jours sans mon ordi, j’en ai des frissons d’horreur rien que d’y penser,»
Charlotte traversa le lac à bord d’un véhicule qui la déposa au pied de la tour, on disait la tour, c’était plutôt un cylindre d’énergie d’un diamètre de trente-six mètres qui s’élevait jusqu’à la cime de la biosfère comme le pilier central d’un immense chapiteau; ou comme un tube au néon gigantesque planté dans le sol, mais qui n’émettait aucune lumière ambiante, qui était juste là, blanc et mat, un objet incongru dans un décor bucolique dont il était pourtant le moteur essentiel, si on observait attentivement, et si on avait le regard perçant, on pouvait discerner dans le ciel des ondulations comme celles causées par la chaleur là où le haut de la tour touchait au champ de force autrement invisible de la biosfère,
une ouverture était activée dans la paroi, Charlotte entra, l’ouverture disparut, tout était d’un rose pastel à l’intérieur, comme si on marchait dans de la lumière, et ça vibrait d’un léger bruissement continu,
la mère Bay faisait lentement tourner l’ordi de Darsan entre ses doigts sans le toucher, près d’elle flottaient l’hologramme de trois mères terrestres, sa grand-mère Una Longshadow, la mère Asa Daril, et son ordi l’informa que la troisième s’appelait Éva Lopez, le prénom des mères était invariablement construit selon la séquence voyelle, consonne, voyelle,
«bonjour, Charlotte,» dirent-elles à l’unisson,
«bonjour grand-mère, bonjour mères, maman,» dit Charlotte,
«comme tu as grandi!» s’exclama la mère Daril, «et comme tu es jolie! les virtuels que ta mère nous envoie, trop peu souvent, je le précise, ne te rendent pas justice,»
«mais t’es picotée sans allure!» lança la mère Lopez,
«j’aime pas mes taches de rousseur,» riposta Charlotte, «ben, c’est pas tout à fait vrai, je les aime et je les aime pas,»
«moi je trouve que c’est extrêmement charmant,» dit la mère Lopez,
«et ton pommier, montre,» dit la mère Longshadow,
Charlotte souleva son t-shirt et montra ses pommes, tournant d’un côté, de l’autre et pointant du doigt vers les nouvelles pousses,
elle était contente de voir sa grand-mère, elle ne l’avait jamais rencontrée en personne, seulement en hologramme, et pas souvent, la technologie holografique était extrêmement gourmande en ressources sur d’aussi grande distances et bien qu’elle fonctionnait en modulation de synchronicité, permettant de court-circuiter les temps morts inhérents à la communication intersidérale, elle connaissait des ratés,
cependant pour que pas une, mais trois mères participent à la manipulation de l’ordi, même brièvement, il fallait qu’elle revête un caractère spécial, ce qui était logique après tout, considérant la mission de l’exotriper,
«nous n’avons rien à envier aux sorcières de Shakespeare,» dit Ono Bay,
«quoi?» demanda Charlotte, qui avait rabaissé son t-shirt,
Ono Bay baissa les bras, l’ordi resta en suspension dans l’air,
«c’est fait, le transfert est complété,» dit-elle aux mères, «un barde de la Vieille Histoire,» ajouta-t-elle à l’adresse de Charlotte,
«un transfert de quoi? de données?» demanda celle-ci,
«oui, en direct du lieu solaire,» répondit la mère Longshadow,
«et tout un volume de données, crois-moi,» ajouta la mère Daril,
«que ta mère (la transmission se brouilla deux secondes) devra maintenant traiter,» renchérit la mère Lopez,
«des données sur quoi?» demanda Charlotte,
Ono Bay se versa un verre d’eau d’un pichet sur une table à côté,
«ça,» dit-elle, «ce sera à Darsan de le découvrir,»
«c’est bien, Charlotte, que tu t’intéresses à la Vieille Histoire,» reprit la mère Lopez, «ta mère m’a dit que t’as découvert l’époque, attends, de qui déjà?»
«des Beatles, leur musique seulement,»
«ah oui, l’époque des Beatles, la Vieille Histoire couvre une ère tellement vaste qu’on s’y perd facilement,»
«qu’est-ce qui t’attire particulièrement dans cette époque?» demanda la mère Daril,
«ben, la musique,»
ça s’était produit de façon fortuite, elle jouait en holosuite dans ses appartements quand, par curiosité et parce qu’elle en aimait l’harmonie, elle avait demandé à l’un des avatars du jeu c’était quoi, cet air qu’il sifflotait, l’avatar n’en avait aucune idée, c’était juste quelque chose comme ça, il ignorait quoi, et personne d’autre dans le jeu ne savait, elle avait consulté son ordi, qui n’en savait pas plus, elle avait poursuivi ses recherches et avait fini par découvrir que l’avatar avait siffloté les mesures d’une très très vieille chanson, elle fouilla dans les archives de la biosfère, surfa sur un nuage d’étiquettes et de mots-clé, navigua sur une mer de liens jusqu’à tomber sur la chanson en question, She’s Leaving Home, et dès qu’elle l’entendit elle fut littéralement envoûtée, elle n’avait rien compris aux paroles, mais l’harmonie des voix et de la musique la projeta dans un univers sonore à l’étrange beauté, plus que ça, c’était comme si ça éveillait en elle une sensation nouvelle, diffuse, qu’elle n’arrivait pas à définir, mais prenante, c’était pas logique,
elle avait contactée Selsie pour la lui faire écouter, toute excitée, Selsie n’avait jamais vu Charlotte si bizarrement exaltée, et ça s’était pas arrêté là, Charlotte avait consacré les semaines suivantes à creuser dans les archives en quête de tout ce que les Beatles avaient produit, c’était devenu une obsession, au point que Selsie en avait eu assez et qu’elles s’étaient chicanées, elles n’étaient pas restées fâchées longtemps, après quoi Charlotte avait endigué son enthousiasme sans freiner son intérêt, qui débordait maintenant de la seule époque des Beatles,
«si tu veux approfondir tes connaissances,» dit la mère Daril, «je te recommande les travaux du professeur Zuman, Zumil Zuman, tu connais? tu pourrais commencer avec son Introduction à la métahistoire
«je sais qui est Zumil Zuman,» dit Charlotte, «il est le fondateur de la métahistoire, il est directeur du département d’histoire à l’université de la Lune Mauve sur Mars et professeur émérite de métahistoire au complexe universitaire du Mémoriel, j’ai lu son Introduction, mais j’ai pas compris grand-chose»
la mère Longshadow éclata de rire, les autres sourirent,
«il faudra t’y remettre,» dit la mère Lopez, «tout y est,»
«tout y est quoi?» demanda Charlotte,
«la plasticité de l’espace-temps,» répondit la mère Longshadow, «tu entends toujours la musique des étoiles?»
«ben oui, pourquoi tu me demandes ça?»
la mère Longshadow ne répondit pas, Ono Bay regarda sa fille un long moment,
«nous voulons que tu accompagnes Darsan dans son exotrip,» finit-elle par lui dire,
«en approfondissant tes connaissances en métahistoire chemin faisant,» dit la mère Daril,
«particulièrement la Vieille Histoire,» dit la mère Lopez,
«plus précisément cette époque-là qui t’intéresse, celle des Beatles» dit la mère Longshadow, «ce qui la précède et surtout ce qui la suit,»
Charlotte fixa sa mère du regard, puis sa grand-mère, puis les deux autres mères,
Darsan avait raison, elles sont folles!
elle aurait voulu dire que c’était impensable, elle n’était pas équipée pour une telle entreprise, elle ne parviendrait jamais à traverser la désolation au-delà du Mur, pourtant, au même moment, un frisson d’excitation lui traversa l’échine, elle qui se plaignait des limites de ses déplacements dans les lieux, voilà que les mères lui proposaient d’entreprendre l’exotrip ultime, qui plus est avec l’as des exotripers!
«il le sait, lui, Darsan?» demanda-t-elle,
c’est la mère Longshadow qui répondit,
«pas vraiment,»
«ça veut dire quoi, pas vraiment?»
«bon, allez, à la prochaine,» dit la mère Daril,
«c’est tout? vous partez déjà?» demanda Charlotte,
«c’est tout, mon enfant,» dit la mère Longshadow,
les trois mères dirent au revoir à la ronde, puis leur hologramme s’éteignit,
«ça va, toi?» lui demanda Ono Bay,
«oui, ça va, pourquoi ça irait pas?»
alors que ça allait plutôt bizarre et pour le moins très mélangeant,
Ono Bay fit disparaître la table avec le pichet et le verre, l’ordi de Darsan restait immobile dans sa lévitation,
«viens,»
elle activa l’ouverture, autrement, sans mur et sans repères, juste le sol lumineux sous les pieds, on était partout et nulle part dans la tour, quand elle était petite Charlotte s’amusait à courir jusqu’au bout de la lumière, elle n’y parvenait jamais, elle avait beau courir vite et loin elle n’arrivait jamais ailleurs, la toute première fois, soudain seule, à bout de souffle, elle avait paniqué, mais elle n’avait eu qu’à faire quelques pas de plus pour retrouver sa mère, le plus drôle, avec Béatrice, c’est quand elles prenaient des directions opposées, elles se plaçaient dos à dos, la mère Bay donnait le signal, elles s’enfonçaient dans la lumière … et se voyaient réapparaître, mais par l’autre côté; par exemple, si Charlotte s’éloignait à la droite de la mère Bay et Béatrice à la gauche, Charlotte revenait à la gauche et Béatrice à la droite, elles appelaient ça «traverser le miroir» ou «inverser les rôles»,
et on avait jamais besoin d’élever la voix, comme si on était toujours qu’à quelques pas des autres, même si on ne les voyait pas et qu’on avait l’impression de s’être considérablement éloigné,
Charlotte marcha jusqu’au bord de l’eau et se retourna d’un coup sec vers sa mère, l’ouverture dans la tour s’était refermée,
«maman, je comprends rien, je comprends rien du tout,»
«j’ai faim, moi,» dit Ono Bay, «toi?»
«oui, un peu,»
«allons manger, je t’expliquerai,»

3 réponses à dans la tour

  1. 2catse dit :

    bah suis sur que tu l’aurais mis ce lien mais après coup …
    le risque c’est que youtube supprime la vidéo … mais ça on y est habitué maintenant on refait le lien et hop
    je l’avais oublié cette chanson ! et à vrai dire je ne m’étais jamais penchée sur les paroles traduites
    ta tour elle « ondule » presque en transparence tout en étant impalpable , je vois à peu près

  2. Jean dit :

    voilà, c’est fait, le titre de la chanson est cliquable, oui madame, j’y avais pas pensé,
    que ferais-je si je t’avais pas comme critique?
    plus tard on verra que Charlotte n’écoute pas que les Beatles, mais ce band reste pour elle très spécial pour des raisons qui seront expliquées, encore une fois, plus tard

  3. 2catse dit :

    par certains cotés ton récit de la vie quotidienne va bientôt ressembler au notre avec ordi et tous ces objets , maisons connectés etc , on en est aux prémices tu es seulement très en avance

    ah ah les Beatles ! t’aurais pas pu dire un autre groupe 🙂

    peut être pour cette version « Net » de Charlotte ,tu aurais pu faire le titre (She’s Leaving Home) renvoyant au lien de celle ci ,quand on clic dessus

    elle est bizarre ta tour et ses tours de passe passe

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