la plante porteuse

I.3

Charlotte se mit à parler des travaux récents en astrophysique selon lesquels il était possible de franchir la limite de la vélocité supraluminic comme celle-ci avait permis de dépasser la vitesse de la lumière,
«en pilotant autour d’une étoile très massive, une étoile neutron par exemple, ou un quasar, ou même un trou noir, mais si le résultat des recherches est plausible, on a pas encore réussi à les appliquer au transit, je me trompe?»
«non,» dit Darsan,
«parce que ç’a pas fonctionné pour Alt Camus,» reprit-elle, «il a essayé de sauter par-dessus le Mur en transitant autour d’un trou noir et il en est pas revenu, c’est la mère LaGross qui l’avait envoyé, n’est-ce pas?»
il fit signe que oui,
«il faisait 9.8, il espérait transiter jusqu’à 10.5, plus même, toi, t’arrives à faire 9.9, ta moyenne est de 9.65, la sienne était de 9.5, c’est beaucoup, le plus rapide des astrocabs, ça fait quoi, 8.5? 8.6 gros maximum? et l’astrobus, n’en parlons pas, à peine 7,»
elle faisait référence au coefficient de déplacement en vélocité supraluminic, la limite était 10, soit 10 000 fois la vitesse de la lumière, dans l’absolu, en arrondissant,
«mais Alt Camus, là,» disait-elle, «on est pas certain qu’il est mort, il a peut-être réussi à le sauter, le Mur, ou peut-être qu’il a été projeté à l’autre bout de la Voie Lactée, pourquoi pas? parce qu’après tout sa ligne de vie est pas éteinte, elle est très faible, inactive en fait, mais pas éteinte, ça doit bien signifier quelque chose, non? logiquement?»
«ce ne sont que des échos,» dit Darsan,
«des échos, des échos, je veux bien, moi, mais qui dit échos …»
la forêt ouvrait sur un champ de céréales où des robots besognaient, des arbres fruitiers s’ébouriffaient à l’autre extrémité, une tour d’un blanc rosé s’élevait dans la distance,
«tout est concentrique ici,» expliqua Charlotte, «en cercles, je veux dire, sur un rayon de six kilomètres, tu savais ça?»
il ne broncha pas, elle poursuivit,
«t’as l’herbe sur le périmètre, t’as la forêt, t’as les champs, ici c’est du blé, y a un champ de patates là-bas, puis, là, ben, on entre dans les plantations, ça sent bon, han? c’est rafraîchissant,»
après avoir survolé le champ leur véhicule sillonnait maintenant entre des citronniers,
«et tu peux me croire quand je te dis que nos produits typiquement terrestres sont prisés, tu vas me dire, y a les synthétiseurs, mais c’est pas pareil, un fruit synthétisé c’est pas un fruit qui a mûri naturellement, c’est un fruit reconstitué, c’est pas du tout la même chose,»
un robot qui travaillait dans le milieu du chemin se tassa pour les laisser passer, mais Charlotte décida de monter au-dessus des arbres,
«et au centre,» dit-elle, en pointant du doigt, «le domaine de la mère Bay,»
la tour, la machine au coeur de la biosfère, se dressait com un tube de lumière lisse et mat sur la rive d’un lac, ce n’était pas un gros lac et ils en atteignirent bientôt la rive opposée agrémentée d’une sfère, la sfère d’habitation de la famille Bay, une demi-sfère plutôt, à l’image de la biosfère, opalescente, comme une perle géante enfoncée à moitié dans le sol,
«on arrive,» dit Charlotte, «t’as déjà vu ça, toi, une plante porteuse? j’imagine que non, moi non plus j’avais jamais vu ça, en réel je veux dire, ben tu vas en voir une parce que c’est là qu’on s’en va, dans le jardin où la mère Bay cultive la plante porteuse de ma soeur Dorothée, c’est son nom, à ma soeur, Dorothée,»
le véhicule les déposa près de la sfère, à la matrice de laquelle Charlotte connecta son ordi, une ouverture se dessina dans la paroi nacrée, une allée menait aux appartements de la famille Bay, de là ils s’engagèrent sur un parterre entre des pièces à deux étages reliées par des passerelles, Charlotte indiqua un structure hexagonale vitrée à la terrasse de laquelle une des passerelles aboutissait,
«la pouponniere à Dorothée, une fois qu’elle sera née bien sûr, ç’a été la mienne, avant ça celle de mes deux soeurs, Aline et Béatrice, t’as remarqué? nos noms suivent l’alphabet, c’est drôle tu trouves pas? mais je parle pour rien, ça t’intéresse pas,»
«ça m’intéresse,» dit-il, en souriant,
elle fut ravie, mais tout de suite après elle lui jeta un regard soupçonneux, il avait repris son air détaché et elle n’était plus sûre,
le parterre donnait sur un vaste parc qu’ils traversèrent en suivant un sentier qui serpentait entre des jeunes arbres,
«t’es vraiment drabe, toi, tu sais, tu parles presque pas, tu réagis pas, t’es pas curieux, c’est très curieux, je t’ai dit que je m’intéresse à la Vieille Histoire? ben, pas toute la Vieille Histoire, c’est trop vaste, je m’intéresse à l’exotrip aussi, c’est sûr,» s’empressa-t-elle d’ajouter, «mais la Vieille Histoire, c’est passionnant, c’est pour ça que j’aimerais visiter le Mémoriel un jour,»
toute l’histoire de l’humanité était préservée au Mémoriel, de sa gestation dans la préhistoire jusqu’à son déploiement dans l’espace, la Vieille Histoire couvrait la période pré-spatiale, avant la découverte du déplacement supraluminique, Charlotte pointa du doigt,
«on arrive, la mère Bay est dans le jardin là-bas, une personne étrange, la mère Bay, en cercles et en alexandrins, tu sais quel âge elle a? 72 ans, Aline en a 36, Béatrice 24, moi j’ai 12 ans et Dorothée, ben, zéro, tiens, on va passer par ici,»
une allée entre deux haies conduisait au coeur du jardin où, entourée d’arbrisseaux, croissait la plante porteuse, elle faisait bien un mètre de haut toute droite, mais le poids du foetus dans sa corolle l’avait complètement pliée en deux,
accroupie tout près, les yeux rivés sur un plan d’agrandissement, Ono Bay insérait le noyau d’un tatouage vivant dans le bulbe amniotique, un petit robot volant tenait deux pétales écartées, Aline suivait l’opération sur un écran virtuel,
Charlotte fit les présentations,
«ma mère, Ono Bay, ma soeur Aline, maman, Aline, je vous présente Sand Darsan,»
«bonjour,» dit Aline, en souriant,
«oui,» dit Ono Bay, sans se retourner,
sur l’écran virtuel on pouvait suivre le trait de lumière microscopique qui avait traversé la membrane amniotique au ralenti et qu’Ono Bay focalisait maintenant sur la cheville du foetus, elle prenait son temps, Dorothée avait beau dormir, elle n’en remuait pas moins,
«elle lui plante un oranger,» dit Charlotte, «j’aurais aimé avoir un oranger, enfin c’est pas moi qui décidait, han? Aline a un dattier, la mère Bay des tournesols, Béatrice, ben, tu la connais, ce qu’elle peut sentir bon avec son pamplemoussier! toi, dis-moi, t’aurais aimé quoi?»
il ne répondit pas, elle haussa les épaules, puis attira son attention sur un point lumineux si près de la tête du foetus que c’était difficile à voir,
«l’ordi de Dorothée, je me demande bien quelle forme elle va lui donner, ça dépendra de sa personnalité, logiquement, regarde celui de la mère Bay, un diamant à douze faces, han, qu’est-ce que je te disais? tout à la douzaine, ça doit bien vouloir signifier quelque chose, non? moi, je vais te dire, son ordi, c’est son troisème oeil,»
Ono Bay portait en effet son ordi à hauteur du front, une fleur de tournesol dépassait sous la fine bretelle de sa robe blanche, elle avait terminé, elle désactiva le plan d’agrandissement, se releva et passa son outil d’insémination à un robot infirmier, le robot volant laissa retomber les deux pétales et se retira,
Dorothée se réveillait, elle ouvrit ses grands yeux clairs dans la bulle qui l’enveloppait, agita les bras et les jambes, Ono Bay fit signe à Darsan de s’approcher, lui prit la main et la posa sur son ventre plat,
Charlotte se rapprocha elle aussi, curieuse de voir l’expression sur le visage de Darsan quand il sentirait sur le ventre de la mère les mouvements du foetus dans la plante, Ono Bay entretenait un lien biotique avec ses plantes porteuses,
«tiens, c’est son coude, là, que tu viens de sentir,» dit-elle, en montrant Dorothée sur l’écran virtuel, «et là, ouh! quel coup de pied!»
à peine Darsan, le regard sur l’écran, la main sur le ventre d’Ono Bay, releva-t-il les sourcils,
«ça par exemple!» lança Charlotte, «je veux toucher moi aussi,» ajouta-t-elle avec brusquerie,
«viens,» dit Ono Bay,
Darsan recula de plusieurs pas, Charlotte le zyeuta de travers avant de poser sa main sur le ventre de sa mère, tout de suite elle laissa échapper un rire aigu, Dorothée sur l’écran venait de donner un autre coup de pied et Charlotte l’avait ressenti sur sa paume,
Ono Bay caressa le visage de sa fille, d’un léger mouvement de tête elle désigna Darsan,
«comment tu le trouves?» lui demanda-t-elle, à voix basse,
«drabe,» répondit Charlotte, en jetant un regard sombre sur l’exotriper, «il ne réagit à rien, j’aurais parlé avec un robot que ça aurait pas été différent, il a même pas bronché quand je lui ai dit que je peux entendre la musique des étoiles, c’est quand même pas rien un don comme celui-là, non?»
Ono Bay souriait,
«les exotripers sont des êtres un peu à part, tu le sais bien,»
«beaucoup à part, si tu veux que je te dise,» répliqua Charlotte,
«allez, sois pas trop déçue, bon, il est temps de s’entretenir avec ton exotriper extraordinaire,»
Charlotte l’avait appelé ainsi quand sa mère lui avait appris qu’elle l’avait convoqué,
«c’est pas mon exotriper et je sais plus s’il est si extraordinaire que ça,»
Ono Bay lui posa un baiser sur le front, Charlotte baissa les yeux,
Aline avait éteint l’écran virtuel, elle échangea un bout avec sa mère, après quoi celle-ci, prenant la main de Charlotte dans la sienne, fit signe à Darsan de la suivre, Charlotte dit au revoir à ses soeurs, Aline restait, elle avait à faire avec le robot infirmier,

5 réponses à la plante porteuse

  1. Catse dit :

    le véhicule quitta le sol et glissa silencieusement dans la forêt
    oui tu as raison , c’est décrit avant . Imaginons , je suis hélas polluée par les films de SF !!!

    hum hum … c’est ça quand « on » lit des pages toutes séparées , en feuilleton , on oublie entre temps ;=)

  2. Catse dit :

    quand tu dis « mais Charlotte décida de monter au-dessus des arbres, »
    je veux bien mais elle était à terre non ? s’est elle propulsée d’un coup avec Darsan ? ou j’ai raté quelque chose ?
    ok à la fin je lis » le véhicule les déposa »
    c’est quoi comme véhicule ? tu peux préciser ?

    intéressant cette symbiose des modules , des sfères qu’on peut adapter à son humeur et son imagination

    drabe ? ça faut chercher dans le dico Québecois …
    en gros ça veut dire « chiant » dans le sens d’ennuyeux ..c’est ça ?

    oui pourquoi 12 ? un rapport avec le zodiaque? la bible ? ou un hasard mais j’en doute .
    Ono Bay porte symboliquement le foetus pas réellement , j’ai bien lu

    mais ta Charlotte quelle bavarde , une vraie pipelette ah ah

    • Jean dit :

      dans l’épisode précédent j’écris « le véhicule quitta le sol et glissa silencieusement dans la forêt, » c’est un véhicule qui ne roule pas sur le sol, qui lévite plutôt au-dessus du sol, dans cet épisode-ci le véhicule lévite entre les arbres de la forêt, pas au-dessus, survole ensuite les champs de culture, s’engage entre les arbres fruitiers et c’est à ce moment-là que Charlotte décide de faire monter le véhicule plus haut, jusqu’au-dessus de la cime des arbres pour pointer du doigt vers le domaine de la mère Bay qui apparaît au loin,
      décrire le véhicule? pas nécessaire, z’avez qu’à user de votre imagination, madame…

      drabe n’est pas un mot de la langue française, calqué directement de l’anglais drab il signifie ennuyant, morne, plat, un mot à proscrire, donc, hi hi

      les particularités de la mère Bay (12, cercles)? les explications viendront bien un moment donné dans le cours du récit,
      pis oui, la mère Bay porte symboliquement le foetus, mais c’est une relation plus que symbolique, c’est une relation biotique, c’est comme si Ono Bay et la plante porteuse ne faisaient qu’une entité même si elles sont séparées physiquement

      elle placote, la Charlotte, elle placote, que veux-tu, elle a douze ans et elle en a des choses à dire

      • Catse dit :

        ah zut si en plus tu remanies !!!

        • Jean dit :

          le fait que chaque membre de la famille Bay avait sa propre sphère me fatiguait, j’ai donc décidé qu’elles vivent toutes sous la même sphère, mais on verra dans le prochain épisode ou dans le suivant que chacune peut organiser son « coin » de sphère selon son humeur

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