les pommes

I.1

Charlotte comptait ses pommes sur son hologramme, tassant ici et là du bout du doigt une feuille ou deux pour mieux voir, elle avait commencé sur l’avant, puis avait fait pivoter l’hologramme pour continuer dans le dos, elle vérifia son compte auprès de son ordi, elle en avait raté trois, une qui pendait au-dessus de son nombril, les deux autres dans son dos accrochées entre les omoplates,
elle était contente, le tatouage vivant de son pommier produisait ses premiers fruits, des pommes vert foncé pas plus grosses que le bout de son pouce dans le lacis vert pâle des feuilles minuscules, il avait été semé dans sa cheville gauche et avait poussé sur sa jambe comme un dessin au super ralenti à mesure qu’elle grandissait pour ensuite se déployer en deux branches principales à hauteur de sa hanche,
«bientôt, mes petites chéries,» marmonna-t-elle à ses pommes, «vous allez mûrir, vous détacher de votre branche, tomber dans le fond de ma chair et me nourrir,»
elle se pencha vers son hologramme, elle venait de remarquer une branchette d’un vert translucide qui pointait sur son flanc,
«tiens, je t’avais pas vue, toi, t’as poussé tout récemment, c’est sûr,»
elle souleva le côté de son t-shirt (sur l’hologramme elle en avait activé la transparence pour pouvoir compter), se plia le cou pour voir la branchette sur sa peau, puis, lâchant son t-shirt, revint à l’hologramme,
«dis, tu vas monter jusqu’à mon aisselle? puis après, tu vas pencher par en avant ou dans mon dos?»
elle aurait pu demander à son ordi d’en calculer les probabilités, mais préférait se réserver la surprise,
ah! mais quand son pommier avait fleuri, ça ç’avait été une belle surprise! tous ces délicats pétales blancs légèrement rosés étaient si jolis sur sa peau! et quelle fragrance ils dégageaient! maintenant elle avait hâte de voir l’effet de ses pommes quand elles rougiraient,
son ordi flottait com une olive de cristal sous son oreille droite, parfois elle le portait en pendentif dans son cou, mais jamais sous l’oreille gauche, ça brisait l’équilibre avec son pommier sur sa jambe, elle avait coloré son t-shirt et ses shorts lavande, elle était nu-pieds, elle portait rarement des chaussures,
elle activa la fonction miroir de l’hologramme et s’examina, du vert partout, le vert de ses pommes et de leurs feuilles sur la luminescence émeraude de sa peau, pas qu’elle avait la peau verte, juste une délicate coloration sous-cutanée, après tout elle était née d’une plante porteuse, elle fit réapparaître le t-shirt et arrangea ses cheveux par petits coups secs, elle était rousse, d’un roux très sombre, ça lui tombait en vagues sur les épaules, en frange sur le front, elle zooma sur son visage recouvert d’une galaxie de taches de rousseur, elle en avait aussi dans le cou, sur les épaules et sur les bras, elle s’humecta l’index pour se lisser les sourcils, de l’ongle se gratta le coin des lèvres, arrangea ses cheveux encor une fois, puis se recula dans l’ombre de la branche du chêne sur laquelle elle s’était perchée,
elle y avait passé la nuit, sa copine Selsie était venue faire un saut en virtuel, elles avaient placoté pendant une grosse heure en écoutant de la music, après le départ de Selsie elle avait dormi assise en lotus dans le creux de la branche, au réveil elle était allée se rafraîchir à la fontaine qui gargouillait pas loin, de retour sur sa branche elle avait mangé les raisins qu’elle avait emportés dans un sachet antigravité, des raisins rouges, et pour chaque pépin qu’elle mastiquait et qu’elle avalait elle en recrachait deux ou trois sur des cibles au hasard, une branche, une feuille, une roche, cibles dont elle devinait la forme dans la lueur tamisée des deux lunes, elle visait toujours juste,
puis l’aube s’était levée,
le soleil blanc-bleu de Valence roula par-dessus l’horizon et fit reluire com une coupole de diamants le champ de force de la biosfère terrestre, son chez-soi, elle cligna des yeux tellement c’était aveuglant, mais ça ne durait que quelques minutes, puis le champ de force redevenait invisible, le soir, quand il s’apprêtait à disparaître derrière les montagnes, le soleil le colorait en mauve, diffusant une ambiance lilas dans la biosfère,
la lumière du jour naissant peignait graduellement la surface aride du plateau sur lequel la biosfère avait été transplantée et valsait sur le dos de la brume rosâtre qui engouffrait la jungle en bas, à l’ouest, dans le ciel encor noir bleuté, la Voie Lactée, majestueuse et familière, les deux lunes à sa suite, glissait derrière les montagnes,
en ce moment précis, alors que la brume au-dessus de la jungle ne s’était pas encor dissipée, le plateau avait l’air d’une île au milieu de la mer, ou plutôt, avec sa pointe à l’est et sa rondeur couronnée de la biosfère à l’ouest, d’un navire qui voguait sur des flots mousseux, elle en serait la capitaine qui bourlinguerait sur l’océan cosmique en quête d’aventures et de planètes au trésor,
un signal de son ordi lui apprit que l’exotriper arrivait, un frisson d’excitation lui chatouilla l’échine, elle se regarda une dernière fois sur l’hologramme avant de l’éteindre,
son premier exo en chair et en os, et pas n’importe quel, Sand Darsan, l’as des exotripers!

7 réponses à les pommes

  1. Ronald Tremblay dit :

    Bravo, Jean!

  2. Andre dit :

    Bien écrit et surtout bien imaginé. Je vois bien les petites pomme et le vert des feuilles. Très bon .

  3. catse dit :

    oui c’est bien agréable de voir Charlotte enfin officiellement reconnue !
    les descriptions détaillés sont très visuelles mais …
    j’aimerais bien une carte pour m’y reconnaitre , à l’ouest ,à l’est … attends je me fais un croquis ….
    mais pourquoi emporte t’elle des raisins dans un sachet antigravité ,si elle même le porte sur elle ou dans son sac … elle est bien toujours sous la coupole ?

    • Jean dit :

      oui, elle est toujours sous la coupole, quant au sachet antigravité, que veux-tu, elle est de son temps, pas besoin de transporter quoi que ce soit quand ça peut se transporter soi-même par antigravité, même que ces sachets antigravité sont biodégradables, si si, je le préciserai en temps voulu,
      une carte? oui, je m’y mettrai bien un moment donné (je prépare les pages à cet effet), d’un autre côté les descriptions sont je crois suffisamment claires pour qu’on se fasse une idée de l’endroit : le soleil blanc-bleu se lève à l’est et se couche à l’ouest derrière les montagnes; de même, les deux lunes et la Voie Lactée traversent le ciel d’est en ouest; le plateau sur lequel la biosfère (la coupole) a été érigée pointe vers l’est, son côté opposé, plus rond, étant donc à l’ouest; la jungle en bas tout autour du plateau; et le matin, quand la jungle est encore enfouie sous la brume, le plateau a l’air de flotter sur cette mer rosâtre;
      il y aura des descriptions additionnelles à mesure que le récit progressera

  4. Sofy dit :

    Tellement bien décrit que j’ai l’impression d’y être… et j’ai hâte d’y retourner. Vite la suite!

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