l’exotriper

I.2

la navette survola le plateau et vint se poser sur la zone d’atterrissage, Darsan débarqua, regarda autour de lui, fit quelques pas vers la bande d’herbe qui marquait le périmètre de la biosfère, s’arrêta et attendit,
«une autre journée qui s’annonce très chaude,» lança Charlotte,
Darsan dut s’y reprendre à deux fois avant de discerner la silhouette dans l’ombre encore épaisse de l’arbre, Charlotte lâcha un petit rire, sauta gracieusement au bas de sa branche et avança de quelques pas,
«bonjour, Sand Darsan,»
«bonjour, t’es qui, toi?»
«ben, Charlotte, Charlotte Bay, la fille d’Ono Bay,»
«ah!»
elle le regarda un long moment, il paraissait plus grand et plus large que sur les docus, et plus sérieux, sévère même, étrange, il arborait toujours la même coiffure: un mohawk noir qui, elle le savait, poussait en pointe jusqu’au bas de son dos, il portait toujours les mêmes vêtements, t-shirt noir, short noir, aux pieds des mocassins noirs, c’était pas si pire sur la luminescence violette de son épiderme, très prononcée dans son cas, mais un peu de couleur aurait pas fait de mal, en plus que son ordi, un octaèdre régulier qui flottait près de sa tempe gauche, était du même violet,
«la mère Bay m’a chargée de t’accueillir et de te guider à l’intérieur,» dit-elle, «ben, pas vraiment, un robot aurait suffi, même juste l’interface de réception, mais j’ai pensé que ça faisait un peu sec comme accueil, puis j’avais hâte de te voir, viens, j’ai stationné un véhicule pas loin,»
des confettis d’énergie papillotèrent autour de Darsan quand il traversa le champ de force, il faisait plus frais à l’intérieur, l’herbe était trempée de rosée, deux écureuils se pourchassaient entre les arbres, un corbeau croassa, un autre lui fit écho, Darsan respira profondément,
«ça sent bon, hein?» dit Charlotte, «c’est les senteurs terrestres, moi j’y suis tellement habituée que je les sens plus, ben, c’est pas vrai, je les sens pareil, mais … tu sais ce que je veux dire,»
elle mit les mains sur les hanches, pencha la tête de côté, puis se jeta au cou de Darsan sans crier gare, il la dépassait d’une bonne tête, elle déposa un baiser rapide sur sa bouche et se dégagea aussitôt, Darsan releva les sourcils,
«c’est que t’es mon premier exo,» bredouilla-t-elle, «en réel, je veux dire,»
elle reprit sa contenance,
«tes lèvres,» récita-t-elle, «goûtent le brûlé des étoiles que tu frôles et les épices des mondes que tu explores, et ton haleine est glaciale comme les espaces interstellaires,»
«t’as tiré tout ça d’une accolade d’une seconde sept?»
Charlotte consulta son ordi,
«une seconde sept huit sept, presque huit, puis c’était pas une accolade, c’était un baiser sur la bouche, et ça m’a pris comme ça, d’un coup,» ajouta-t-elle en faisant claquer ses doigts,
ce qui n’était pas vrai, elle avait préparé le coup et la récitation avec Selsie durant la nuit, même que Selsie pour la taquiner avait douté qu’elle oserait, elle avait osé, c’était enregistré dans son ordi,
«toi, tu goûtes la pomme,» dit Darsan,
«la pomme! c’est tout? t’es pas très poétique, allez, suis-moi, la mère Bay t’attend,»
elle le guida le long du sentier qui menait à la fontaine et où elle avait stationné le véhicule, elle se désaltéra, il but à son tour, puis ils prirent place à bord du véhicule, auquel elle transmit les coordonnées de leur destination via son ordi, le véhicule quitta le sol et glissa silencieusement dans la forêt,
«l’autre jour je consultais un docu sur les exos,» dit-elle, «les exotripers, je veux dire, il y avait un passage sur Pop Iggy Pop, tu sais quel âge il a? cent trente-sept ans, c’est vieux pour un exotriper, votre espérance de vie, à vous, les exos, c’est quoi, soixante-dix ans? quatre-vingt? vous pratiquez un métier très dangereux, une fausse manoeuvre et pouf! vous vous désintégrez dans une étoile ou vous en revenez irradiés de part en part, ouh! c’est horrible, ça! Pop Iggy Pop, ben Pip, toulmonde l’appelle Pip, tu sais à quoi il ressemble? à un parchemin brun foncé tout fripé, presque noir même, une chance qu’il est à la retraite, ben, pas vraiment à la retraite, il est arpenteur-conseiller, mais il s’est retiré de l’exotrip, on dit que le cadavre d’un exo est tellement desséché qu’il s’effrite comme une feuille morte, c’est vrai?»
«t’es morbide, toi,»
«c’est dans ma nature,» répliqua-t-elle, «mais c’est vrai ou c’est pas vrai?»
«on dit beaucoup de choses,»
«c’est certain! qu’est-ce tu penses? on veut bien s’informer, nous, mais des docus sur vous autres, les exotripers, y en a pas des masses et ils nous en apprennent pas beaucoup, que du général, tsé?»
«nous préférons garder nos distances,»
«ah! c’est drôle, ça! garder vos distances, je veux bien, mais quand même, tu sais, j’aimerais transiter autour des étoiles comme toi, explorer une planète, me lancer dans l’inconnu galaxique, tu comprends? moi je suis jamais sortie du lieu arcadien, je vais à Arcade et c’est tout, les lieux solaire et mémoriel, je voudrais bien visiter, le lieu solaire c’est sûr, ma mère est née là-bas, mais aussi le lieu mémoriel, surtout le lieu mémoriel, je me perdrais avec délices dans ses banques de données si tu veux savoir, tu y as déjà été, toi, au Mémoriel?»
Darsan fit signe que non,
«mais c’est trop loin,» reprit-elle, «et puis d’ailleurs c’est pas dans cette direction-là que je voudrais aller, c’est dans la direction opposée, comme toi,»
elle le regarda à la dérobée. il regardait droit devant lui,
«t’es pas très loquace,» remarqua-t-elle, «deux fois seulement j’ai transité jusqu’aux limites du lieu arcadien, deux fois, et c’était pour visiter ma soeur à NOR-4, Béatrice, tu la connais?»
Darsan fit signe que oui,
«les deux seules fois où j’ai transité si près du lieu exo de toute mon existence, tu te rends compte? toi, t’es libre, tu pars quand tu veux, tu vas où tu veux, tu explores la Voie Lactée, t’es lumière dans sa lumière à bord de ton astronef, moi je dois me contenter de l’astrobus ou de l’astrocab comme toulmonde, sur des itinéraires programmés en plus, t’as idée de la lenteur et de l’ennui de ces modes de transport? tu peux pas imaginer, je suis prisonnière ici, je suis attachée à la terre, celle de ma mère, c’est pitoyable,»
d’un large geste du bras elle décrivit un arc au-dessus de sa tête pour montrer les limites lamentables auxquelles elle était restreinte,
«mais ça va changer,» reprit-elle, «tu veux pas savoir comment?»
il ne répondit pas,
«que t’es bête!»
ils traversaient une clairière agrémentée d’un aquifère où un ours buvait,
«tiens, Stella, une amie,» dit-elle, «bonjour, Stella,» ajouta-t-elle, plus fort, en envoyant la main,
l’ourse releva le museau, se dressa sur ses pattes arrières, grogna en remuant la tête en signe de reconnaissance, puis se remit à boire,
«je cueille des baies avec elle des fois, quand elle me le permet, elle a un caractère de cochon, tu sais comment elle appelle les étoiles? les baies-qui-brillent, c’est beau, tu trouves pas? c’est logique, pour une ourse je veux dire, une fois elle s’est fâchée après moi parce que je me plaignais que je pouvais pas transiter à mon gré, elle m’a fait savoir que j’avais pas de quoi me plaindre, moi qui pouvais voler entre les baies-qui-brillent alors qu’elle n’arrive même pas à sauter un mètre de haut, après quoi elle a éclaté de rire, c’est super inattendu, une ourse qui rit aux éclats, crois-moi, sur le coup je pensais qu’elle avait une attaque ou quoi, je lui ai demandé ce qui la faisait rire, elle venait de s’imaginer, elle, Stella, une grosse ourse, en train de bondir entre les baies-qui-brillent, c’est vrai que c’est drôle,»
elle garda le silence un moment,
«tu sais, les étoiles font de la musique et moi je peux les entendre, c’est un don que j’ai,»
mais c’était comme si elle parlait dans le vide, Darsan ne manifestait aucune réaction, son visage ne trahissait aucune expression, il n’avait pas souri une seule fois depuis son arrivée, il avait juste relevé les sourcils quand elle s’était jetée à son cou, il restait immobile dans le véhicule, à peine bougeait-il la tête pour lui répondre, quand il daignait répondre,
quel bonhomme monotone il faisait! elle était très déçue,
ils réintégrèrent la forêt, bruyante et remuante dans la belle matinée,

3 réponses à l’exotriper

  1. catse dit :

    si je comprends bien il y a le dôme avec un champ de force ou ils respirent librement de l’air , enfin on pense ?
    suis très pragmatique tu le sais , non , non …pas chiante ! peut être un peu neuneu !
    Le Darsan : il atterrit dans un espace clos , il traverse la bulle comme le font certains avec les grosses bulles de savons ? ça doit quand même créer une dépression ? et ils en sortent comme ça sans être gênés pour respirer
    oui t’as raison t’es pas physicien mais écrivain ah ah

    bien la mouflette est audacieuse ! son rôle est donc fixé dés le départ .
    finalement tu as gardé les noms des exotripers , un peu connotés music .

    suis en retard d’un chapitre à ce que je vois 😉

    • Jean dit :

      c’est le même air, presque, à l’intérieur comme à l’extérieur de la biosfère, ça sera clarifié plus tard quand Charlotte en sortira pour aller rencontrer sa copine Selsie de l’autre côté des montagnes,
      l’air est respirable aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la biosfère, pense au champ de force de la biosfère comme un filtre qui protège sa spécificité terrestre contre les éléments non terrestres de la planète, y compris l’effet qu’aurait le soleil blanc-bleu sur cette faune et cette flore non indigènes,
      ça sera éclairci dans l’épisode 5, « ruminations sous la pluie », où je m’étendrai plus en détails sur la fonction du champ de force,
      quant à l’effet « bulle de savon », non, c’est un champ de force invisible, sauf quelques minutes à l’aube et au coucher du soleil, qui se manifeste en papillons d’énergie autour de soi quand on le traverse,

    • Jean dit :

      continue d’être aussi pragmatique, ça me permet d’avoir un autre son de cloche sur des détails du récit que je pourrais oublier ou auxquels je n’aurais pas pensé

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