ruminations sous la pluie

I.7

Charlotte regardait la pluie danser sur le lac, elle était prête, elle rajusta la sacoche qu’elle portait en bandoulière, la préférant à un contenant antigravité pour le voyage, elle y avait fourré des fruits, des barres nutritives, ses accessoires de toilette et des vêtements de rechange, elle s’était chaussée d’espadrilles, elle n’avait pas vraiment besoin d’emporter quoi que ce soit, tout pouvait être reconstitué en chemin dans les synthétiseurs, mais elle tenait à ces quelques effets personnels, elle avait donné ses instructions à son robot-maître qui supervisait l’entretien de ses appartements et des jardins attenants,
elle ressentit de la tristesse à la pensée de tout ce qu’elle s’apprêtait à quitter, de la frustation aussi à la pensée qu’elle serait loin lors de la naissance de Dorothée, au moins elle serait en compagnie de Béatrice, c’était toujours ça,
et si le transit tournait mal? s’il lui arrivait un accident? si elle faisait naufrage de l’autre côté du Mur, sans espoir de retour? elle ne reverrait jamais plus la mère Bay, ni ses soeurs Aline et Béatrice, ni sa copine Selsie, elle ne connaîtrait jamais sa soeur Dorothée,
elle chassa ces sombres pensées, restons positif, des équipes de secours se lanceraient aussitôt à sa rescousse, Darsan ne l’abandonnerait pas, les fureteurs de la mère LaGross l’épauleraient dans sa mauvaise fortune, et le PolyAnémone ne serait jamais loin derrière, puis les mères savaient ce qu’elles faisaient, du moins Charlotte voulait bien le croire,
pas Aline cependant, à qui elle avait rapporté la conversation qu’elle avait eue avec sa mère, l’illustrant de segments tirés de l’enregistrement qu’en avait fait son ordi, elles avaient parlé de Dorothée, assises face à face dans le salon chez Aline, comme chez la mère Bay tout était en ordre chez sa soeur, mais un ordre organique plutôt que géométrique, elles s’étaient amusées à deviner quelle sorte de fille deviendrait Dorothée en l’examinant dans sa plante sur écran virtuel, puis elles en étaient arrivées au sujet qui préoccupait Aline, le départ de Charlotte,
«personnellement je préférerais que tu restes,» avait dit Aline, «je ne vois pas en quoi ta présence est nécessaire dans cet exotrip, je ne veux pas t’alarmer, mais je ne comprends pas comment notre mère peut justifier une telle entreprise,»
«elle y a mûrement réfléchi,» avait dit Charlotte,
«oui, bien sûr, quand même, tu sais ce qui me dérange dans tout ça? le secret, le fait que rien n’est jamais tout à fait clair, jamais tout à fait transparent avec les mères,»
Aline avait toujours été la plus pragmatique de la famille,
«tu devrais y être habituée,» avait dit Charlotte,
«je m’y suis jamais habituée,» elle avait gardé un moment de silence avant d’ajouter, «je pense que tu as touché à quelque chose d’important quand tu as demandé à notre mère si tu as été programmée dès ta naissance, je me suis posée la question moi aussi, je vais te dire, je pense qu’elle nous a programmées toutes les trois, et elle programmera Dorothée aussi,»
«mais alors, on a pas notre libre arbitre? quoi qu’on fasse la mère Bay a tracé notre route pour nous?»
«non, je crois que c’est plus subtil que ça, plus complexe, elle ne nous a pas privé de notre libre arbitre, mais elle a posé des jalons sur notre route qui déterminent certains de nos comportements,»
«ça revient au même, non?»
«toi peut-être plus que Béatrice et moi,» avait dit Aline après un moment de silence, «puis non, ça revient pas au même, pas vraiment, les mères sont en pleine manipulation du réel, une manipulation qui nous dépasse, qui les dépasse peut-être elles-mêmes, et ça, ça m’effraie un peu, j’ai l’impression qu’elles sont tellement absorbées par leurs manigances qu’elles ont perdu de vue …non, c’est pas ça, écoute, je vais te dire le fond de ma pensée, je crois que les mères sont responsables du Mur,»
Charlotte avait regardé sa soeur avec une expression d’incrédulité,
«mais pourquoi?» s’était-elle exclamée, «comment? je comprends pas,»
«je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment, je comprends mal moi aussi, les mères, la nôtre en particulier, c’est comme des poupées gigognes, si tu veux que je te dise,»
elle avait illustré ses propos avec un hologramme de poupées gigognes,
«j’ai quelque chose pour toi,» avait-elle ajouté, «j’ai rassemblé en une capsule mes réflexions et mes interrogations sur tout ça, t’en prendras connaissance durant ton voyage,»
elle avait transféré la capsule de son ordi à celui de Charlotte, puis, embrassant sa soeur, lui avait dit de ne pas manquer de venir la saluer avant de partir et surtout, surtout, de ne pas se gêner pour rebrousser chemin,
«si notre mère pense à son plan, moi je pense à toi,»
«je suis un dé pipé, oublie pas ça,»
Aline avait eu un petit sourire dubitatif,
«ah, et autre chose,» avait-elle ajouté, «j’ai demandé à Béatrice de te suivre avec le PolyAnémone, elle a l’intention de le faire de toute façon, mais je voulais m’en assurer,»
«j’espère que ce sera le même qu’on a rencontré au bazar, tu te souviens? comment s’appelait-il déjà?» elle consulta son ordi, «ah oui, AbéNazarDé,»
il y avait deux ans de cela. Aline et Charlotte, en route pour aller visiter Béatrice, s’étaient arrêtées quelques jours à Arcade et avaient fait la connaissance du PolyAnémone, c’était un multiple de trois, deux mâles, Abélard et Dédale, et une femelle, Nazarine des êtres très étranges, à peine plus âgés qu’elle, Charlotte, et avec qui finalement elles avaient passé du bon temps,
«il est peut-être un peu trop jeune pour ça,» avait dit Aline,
«ben, moi aussi, tsé?» avait dit Charlotte,
«c’est vrai, ça,» avait dit Aline, le front plissé,
la pluie continuait de plus belle, la tour reluisait de l’autre côté du lac, Charlotte observa une équipe de robots à bord d’un véhicule émerger à droite de la sfère d’habitation, survoler le lac et s’éclipser dans les boisés derrière la tour,
la pensée qu’elle avait été programmée ne l’avait plus quittée depuis qu’elle avait posé la question à sa mère et surtout depuis sa conversation avec sa soeur, et si les mesures de la chanson des Beatles qu’avait sifflotées l’avatar n’étaient pas le fruit du hasard? s’il y avait de la mère Bay là-dessous? surtout que les mères dans la tour avaient insisté sur la Vieille Histoire, pourquoi? qu’est-ce que la Vieille Histoire avait à faire avec l’exotrip, avec le Mur, avec l’enfant métamorphe? et pourquoi cette période plutôt qu’une autre? avec ce qui la précédait, avait dit sa grand-mère dans la tour, et surtout ce qui venait après?
et cette idée avancée par Aline que les mères étaient responsables du Mur, c’était quelque chose! c’était pas fou, connaissant les mères, mais ça allait trop loin pour Charlotte, c’était trop compliqué, sûrement qu’elle en apprendrait plus quand elle consulterait la capsule qu’Aline lui avait laissée,
elle était prête, à la fois excitée et un peu effrayée par l’aventure dans laquelle elle allait plonger,
et quelle aventure ça serait! quelle odyssée!
même si elle n’allait pas jusqu’au bout, même si elle décidait de rebrousser chemin ou que les circonstances l’y obligeaient, elle aurait quand même transité dans le lieu exo!
avec l’as des exotripers!
Darsan, lui, avait quitté la biosfère deux jours auparavant, il était parti sans dire au revoir, le mufle! il avait filé dès que la mère Bay lui avait remis son ordi! zou!
elle qui se l’était représenté comme un écumeur de l’espace, un aventurier courageux, un baroudeur audacieux, il n’avait rien montré de cela durant son séjour dans la biosfère, pour sûr. Il n’avait même pas occupé les pièces que la mère Bay lui avait réservées dans ses appartements, il avait passé les trois jours assis en lotus dans son rond de pelouse, les yeux fermés, il ne s’était levé que quelques fois pour boire et se nourrir, bien frugalement, fallait le préciser, avait-il dormi dans cette position? faut croire que oui, ça avait beaucoup impressionné Charlotte, cette attitude absolument zen, même si dans l’ensemble le bonhomme l’avait déçue, comme l’albatros de Baudelaire, avait-elle dit à Selsie, il n’était rien au sol, il fallait l’imaginer en transit autour des étoiles, se déployant alors dans toute son ampleur, le Darsan qu’elle avait accueilli à la lisière de la forêt ce premier matin n’était somme toute que le reflet sans dimension du véritable Darsan, celui qui traversait glorieusement l’espace interstellaire,
elle avait découvert Baudelaire peu après que sa mère l’eut aiguillonnée sur la piste de Mallarmé, elle était tombée sur le poème de l’albatros par hasard, plus qu’un hasard, pensait-elle, à la lumière des conversations qu’elle avait eues depuis,
il était temps de partir, elle jeta un regard circulaire sur ses appartements, se pencha sur ses pommes, leur murmura que ça y était, la grande aventure commençait, puis alla dire au revoir à son monde, un parapluie automatisé au-dessus de sa tête,
«me laisse pas sans nouvelles, contacte-moi souvent et aussi longtemps que tu pourras,» insista Aline en serrant sa soeur dans ses bras,
«promis,» dit Charlotte,
à mesure qu’elle s’éloignerait la communication avec le lieu arcadien, faute de ressources, deviendrait de plus en plus difficile, voire impossible,
à sa mère, qui travaillait dans son jardin de roses, elle demanda,
«maman, tu m’aimes? tu m’aimes vraiment?»
«oui, ma chérie, je t’aime,» répondit Ono Bay, en l’embrassant tendrement,
elle n’avait pas eu besoin d’en dire plus, l’expression sur son visage ne mentait pas, Charlotte se sentit rassurée,
elle n’oublia pas d’aller dire quelques mots à Dorothée, puis, empruntant un véhicule, ce fut au tour de Stella, son amie l’ourse, Stella grogna son chagrin, puis la regarda monter dans les airs à bord de son véhicule et disparaître hors de la biosfère,
elle survola le plateau, eut un pincement au coeur en voyant la biosfère rétrécir sous elle et embraya pour Valence City en écoutant Magical Mystery Tour, son ordi lui avait traduit les paroles de toutes leurs chansons,
elle s’en allait voir Selsie avant de se rendre au spatioport,

4 réponses à ruminations sous la pluie

  1. catse dit :

    oui ça veut dire que je suis bien pressée c’est ça 🙂 je vais attendre la suite

    • Jean dit :

      oui, t’es pressée, faut laisser à l’auteur le temps de dérouler son récit, que diable!
      mais n’arrête pas de soulever toutes ces questions, ça me permet de garder un oeil critique sur la narration et sur la description … des fois que j’oublierais des affaires …

  2. catse dit :

    moi très terre à terre
    finalement ses pommes ça lui sert à quoi ,puisqu’elle doit emporter des fruits ? et puis elle a une seule fois la possibilité de les manger je pense ( une récolte ou sans interruption ? )

    « un ordre organique plutôt que géométrique »
    géométrique ok , mais organique ? c’est quoi exactement comme ordre dans un appart ?

    « Je crois que les mères sont responsables du Mur. »
    ah bon ? sont … seraient elles donc à l’origine du mur ?
    « AbéNazarDé. » ou vas tu chercher des noms pareils ! quoique le hasard et les dés … ah ah
    les PolyAnémones ont un age ? ce ne sont pas que des dérivés de robots ? des semis quelque chose ?

    elle va pas être déçue du voyage tiens , avec son taiseux de Darsan , à moins que …. ;=)

    • Jean dit :

      Les pommes ne sont pas prêtes encore. Elles nourriront Charlotte plus tard dans le récit. Et y aura plus d’une récolte.
      L’ordre organique dans un appartement, j’expliquerai en quoi ça consiste quand Charlotte sera chez Béatrice.
      Les PolyAnémones sont des humains; étranges, mais humains. Attends la suite du récit pour en apprendre plus sur eux.
      Taiseux maintenant, le Darsan, ça veut pas dire qu’il le restera.
      Quant aux mères qui seraient responsables du Mur selon Aline, on ne sait vraiment rien d’elles, s’pas?

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