Selsie

I.8

«t’es vraiment décidée?» demanda Selsie,
«oui,» répondit Charlotte,
«t’es sûre que c’est pas ta mère qui parle à ta place?»
«ah ça!» dit Charlotte en haussant les épaules,
«okay, ben, moi aussi j’ai décidé, je t’accompagne,»
«jusqu’au centre galactique?»
«t’es folle ou quoi?»
«je te taquine, là,»
«jusque chez ta soeur, pas plus loin, ben, peut-être jusqu’à la station Loba, mais c’est vraiment pas sûr, transiter dans un tunnel, ça m’enchante pas du tout,»
«le Mur est au-delà de la station Loba, les tunnels commencent plus loin,»
«ah oui, c’est vrai,»
«puis transiter dans un tunnel, c’est pas plus dangereux que sur une trajectoire régulière,»
«que tu dis! c’est dans le Mur et ça me donne la frousse, mais d’abord il me faut une autorisation,»
Charlotte n’en attendait pas moins de Selsie, elle aurait été déçue autrement,
elles étaient accoudées à la balustrade de la terrasse du café Au Chat Dormant qui surplombait le port de Valence City, deux navires étaient amarrés au quai, un troisième sillonnait au large, des centaines d’embarcations valsaient autour de la marina plus loin, des navettes zébraient le ciel orangé de minces filets de vapeur, le soleil dardait ses rayons féroces,
la ville était bruyante, animée, dynamique, excitante, adossée à la chaîne montagneuse sur le versant de laquelle elle grimpait, Valence City couvrait de son architecture colorée plusieurs kilomètres le long de l’océan, ses allées, ses rues et ses ruelles, ses avenues aux terrasses spacieuses serpentaient entre les immeubles, les boisés et les jardins, les cinq pyramides de sa Ferme de gestation, l’administration au centre, les autres autour, s’élevaient sur un vaste parc en son coeur,
Charlotte aimait se retrouver à Valence City, ça la changeait tellement de la tranquillité de la biosfère et il y avait tellement à découvrir, et cette forte odeur iodée de l’océan aux teintes de violet, ça l’enivrait, pour Selsie c’était l’inverse, ou plutôt, sans dédaigner la ville, elle appréciait la sérénité de la biosfère,
elle était née dans la pyramide Ophélia, deuxième génération, groupe K, son nom officiel était Selsie Ophélia K2, mais toulmonde l’appelait Selsie Okédou, son ordi flottait sous son oreille droite comme une améthyste ronde, des fois elle le portait sous son oreille gauche, sa peau luisait d’un bleu très pâle, une faible luminescence sous-cutanée, un reflet discret dans la lumière du jour,
cette couleur, c’était en fait une couche biochimique créée par manipulation génétique qui agissait comme un filtre prophylactique, un régulateur thermostatique, une protection supplémentaire lors des déplacements dans l’espace, entre autres fonctions, le bleu relevait du processus de gestation particulier à la Ferme, chez Charlotte, on s’en doute, le vert résultait de la plante porteuse,
en route pour aller demander l’autorisation elles ne se gênaient pas pour emprunter trottoirs et escaliers roulants, pourquoi se fatiguer quand on pouvait se laisser porter … si on se laissait porter, parce que le plaisir consistait aussi à avancer avec les trottoirs et à escalader ou dévaler les marches pour aller plus vite,
«tu sais, quand on y pense,» disait Charlotte, «j’ai pas de père, moi, pas même un Fig mâle, une mère, des soeurs, une grand-mère, des robots, c’est tout,»
elle faisait référence aux figures parentales, les Figs, des androïdes qui veillaient au bon fonctionnement de la Ferme,
«arrête de dire des bêtises,» répliqua Selsie, «t’es la fille d’une mère terrestre, alors te plains pas, okay? d’une mère terrestre, tu te rends compte? une maîtresse manipulatrice en plus, évidemment tu te rends pas compte, c’est normal pour toi, et ta grand-mère, c’est la mère Longshadow, on parle pas de n’importe qui, là,»
«ça change rien au fait que j’ai pas de père,»
«ce que tu peux être bête! j’ai pas de père moi non plus, j’ai même pas de mère, juste des Figs, puis d’ailleurs c’est pas le point, le point c’est que toi, t’es née d’une plante unique, y en a pas deux comme toi, y a que toi, moi j’ai été conçue dans un prisme, tu sais combien y a de prismes à la Ferme?» Charlotte fit signe que non, «ben moi non plus, en tout cas des centaines,»
elles auraient pu consulter leur ordi pour connaître le nombre exact, mais là n’était pas la question, la question c’était que Charlotte était unique et Selsie ne l’était pas,
«mes soeurs et mes frères,» poursuivait-elle, «on se ressemble tous, ben, on est pas des sosies, mais comme on vient tous du même prisme, on a beaucoup de traits en commun, toi t’es unique, moi je suis similaire,»
«ah, c’est joli, ça!» s’exclama Charlotte, en s’arrêtant net,
Selsie l’imita, Charlotte réfléchit un moment, puis elle prit les mains de sa copine dans les siennes,
«écoute, j’ai une idée,» dit-elle, «on va sceller notre amitié, on va faire un pacte, attends,» elle réfléchit encore un bout, marmonna quelques mots, puis, affectant un air solennel, «moi, Charlotte Bay, j’unis maintenant et pour toujours mon unicité à la similarité de Selsie Ophélia K2, dite Okédou,»
«quelle bonne idée!» lança Selsie, «attends, à mon tour,» elle se concentra, «moi, Selsie Ophélia K2, dite Okédou, j’unis maintenant et pour toujours ma similarité à l’unicité de Charlotte Bay,»
elles se remirent en marche, discutant du pacte qu’elles venaient de sceller, du long transit jusque chez Béatrice qu’elles s’apprêtaient à effectuer, surtout des quelques heures de plaisir qu’elles s’offriraient au Grand Bazar d’Arcade (même s’il fallait aller voir la mère LaGross), pas question de se poser à Arcade sans faire un tour au Grand Bazar,
au centre administratif, dans la pyramide Athéna, Selsie demanda à voir le Fig en chef de sa division, Sigma Ophélia K2 Alpha, toulmonde l’appelait Sookie, il les reçut dans son bureau, il éteignait un écran virtuel quand elles entrèrent, Selsie lui expliqua de quoi il retournait,
«ainsi c’est donc vrai,» dit-il à Charlotte, «Ono Bay t’envoie dans le lieu exo,»
elle fit signe que oui,
«c’est fou,» puis, s’adressant à Selsie, «c’est ce que tu veux?»
«oui,» répondit Selsie,
«on va transiter avec Glass Bok,» dit Charlotte, «la mère Bay a retenu son astrocab,»
«elle sait que Selsie est du voyage?» demanda-t-il,
«non,» répondit Charlotte, «tu pourras le lui apprendre,»
«oui,» dit-il, «bon. Selsie, tu me dis que tu veux accompagner Charlotte jusqu’à NOR-4, chez sa soeur Béatrice, bien, peut-être même jusqu’à la station Loba, après?»
«qu’est-ce que tu veux dire, après?» demanda Selsie,
«tu restes à la station? tu restes à NOR-4? tu reviens à Valence? qu’est-ce que tu fais? Charlotte risque d’être partie longtemps,»
«je sais pas,» répondit Selsie, «j’aviserai, c’est un problème?»
«non c’est pas un problème, oui, bien sûr, je t’accorde l’autorisation,»
il enregistra vocalement une série de directives dans un ordinateur mural, contrairement aux humains les androïdes n’étaient pas équipés d’un ordi personnel leur flottant autour de la tête, leur cerveau positronique suffisait, Selsie le remercia,
«tu me promets de ne pas négliger ta scolarité?»
«promis,»
«toi aussi?» demanda-t-il à Charlotte,
il n’avait aucune autorité sur Charlotte, mais elle promit quand même,
«je suivrai tes déplacements de très près,» ajouta-t-il, à Selsie, «tu le sais, ça,»
«oui,» dit-elle, en souriant,
«tu vois,» dit Charlotte, en indiquant Sookie, «t’as un père, ben, un parent mâle, je veux dire, pas moi,»
«mais que t’es achalante! et alors, ça change quoi?»
«rien, je disais juste ça comme ça, une remarque, tsé?»
«de quoi parle-t-on?» demanda Sookie,
Selsie le lui expliqua,
«c’est drôle,» dit-il, «allez, je vous souhaite bon voyage,»
de la pyramide Athéna elles traversèrent le parc vers la pyramide Ophélia, où Selsie, à douze ans, avait son module privé, avec balcon et holosuite, elle ramassa quelques effets personnels, les fourra dans une sacoche en bandoulière, lança des hologrammes d’au revoir à la ronde, promena un regard circulaire sur son chez-soi, puis se passa les doigts dans les cheveux, aujourd’hui blonds et courts avec une mèche brune qui roulait sur son épaule gauche, elle changeait souvent de coiffure,
«on y va?» dit-elle,
«on y va,» dit Charlotte,
elles commandèrent un véhicule, dix minutes plus tard il se posait sur le balcon, un véhicule à deux places, direction : le spatioport,

7 réponses à Selsie

  1. catse dit :

    de 1
    je reçois pas les mails me disant que tu as répondu ! et j’ai bien coché , enlever le bloqueur etc …

    l’age d’Ono Bay dans onglet Durées de vie;
    mais ou ???

    Longshadow ! exact elle est sur terre , si sa fille a fait le voyage assez récemment c’est qu’on a trouvé un moyen de se passer du carburant traditionnel

  2. catse dit :

    explique pour que cela soit plus clair
    pourquoi y a t’il un soleil si chaud ? est il artificiel ? dans ce cas il peux être régulé .
    est il naturel ? en ce cas le dôme devrait limiter ses rayons . ou bien est il ? ..quoi d’autre ?

    il y a un océan ? avec des courants marins ? il était là à l’origine ?
    sa planète ,à l’origine ,était elle quand même recouverte avec des zones d’eau?
    plus ou moins habitable après aménagements ?

    les humains avec des peaux colorées sont un peu ( excuse la comparaison ah ah )comme ces lapins génétiquement modifiés avec des protéines luminescentes de méduses qui deviennent phosphorescents

    quelle age a t’elle la mère de Charlotte pour être « terrestre » ? ça voudrait dire qu’elle est arrivée récemment si son age est « normal » et pourtant la grand mère(Longshadow) a l’air d’être sur place depuis une certain temps ….
    Selsie est une sorte de clone ?

    • Jean dit :

      c’est un soleil naturel, une étoile bleue est plus chaude qu’une étoile jaune comme notre soleil;
      le dôme de la biosfère c’est en effet pour en filtrer les rayons et protéger la faune typiquement terrestre qu’elle renferme;
      la colonisation de Valence (courants marins, zones d’eau, etc.), celle d’Arcade et des planètes-réservoirs, la formation de la biosfère, ça sera abordé dans le cours du récit ou en annexe;
      parlant d’annexe, l’âge d’Ono Bay est mentionné dans l’onglet Durées de vie;
      Selsie, une clone? en quelque sorte, ça aussi faut attendre la suite du récit pour en apprendre plus;
      la mère Longshadow (la grand-mère de Charlotte) n’est pas sur place, elle est sur Terre et ne visite Valence qu’en hologramme;

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