un dé et une clé dans un plan à géométrie variable

I.6

un véhicule déposa Charlotte et sa mère devant les appartements de celle-ci, elles prirent place sur des tabourets de part et d’autre d’un comptoir-lunch sur lequel un robot avait déposé un bol de salade aux tomates, un pichet de jus, une carafe d’eau, des assaisonnements et des couverts,
Charlotte avait toujours admiré la disposition des appartements de sa mère, d’où que l’on regardait, par la fenêtre de la cuisinette où elles étaient et qui donnait sur le lac, la tour s’élevant sur la rive opposée, dans les autres pièces, dans les jardins, sur une terrasse, sur un balcon, de n’importe où, on avait toujours, à travers une percée dans le feuillage, au bout d’un sentier, par une baie vitrée, par un agencement de miroirs, vue sur la surface interne légèrement teintée de la sfère d’habitation, tout était organisé selon une géométrie précise, complexe et fine, à l’image d’Ono Bay,
alors que chez elle tout était exubérant, luxuriant, foisonnant, dans un désordre carnavalesque regorgeant de surprises,
elle se rendit compte qu’elle avait faim après tout et se servit une généreuse portion de salade qu’elle saupoudra de parmesan, elle était toute excitée par l’opportunité de l’exotrip avec Darsan, en même temps elle n’arrivait pas à croire que les mères étaient sérieuses,
«montre-moi tes pommes,» dit Ono Bay, qui s’était servie une portion plus modeste,
«encore? tu les as vues tantôt dans la tour,» dit Charlotte. «et c’est pas comme tu les avais jamais vues avant,»
elle activa un écran virtuel au-dessus de la table et zooma sur l’exotriper, il n’avait pas bougé, toujours assis en lotus, les yeux clos,
«il est où, lui?» dit-elle, «parce qu’à le voir ainsi on dirait qu’il a quitté son corps, t’es sûre qu’il est encor vivant?»
«j’espère bien,» dit Ono Bay, en éclatant de rire, «sinon il ne nous servira plus à rien,»
Charlotte éteignit l’écran, se versa un verre de jus, en but une longue gorgée, se leva et remonta son t-shirt pour montrer ses pommes à sa mère,
«approche,» dit Ono Bay,
Charlotte fit le tour du comptoir-lunch, Ono Bay examina le dessin vivant du pommier sur la peau de sa fille, puis toucha une pomme du bout du doigt,
«ah! tu me chatouilles!» s’exclama Charlotte en sursautant,
elle rabaissa son t-shirt et reprit sa place sur le tabouret,
«elles sont belles,» dit Ono Bay, «elles vont bien te nourrir,»
elles gardèrent le silence quelques minutes, Ono Bay regardait sa fille avec tendresse, Charlotte regardait sa mère à la dérobée, le nez penché sur son assiette, elle avala une dernière bouchée, qu’elle rinça d’une bonne rasade de jus, puis s’essuya la bouche du revers de la main,
«c’était délicieux, j’avais faim,»
«tu pourrais t’essuyer avec la serviette de table, tu sais,» fit remarquer Ono Bay,
«ça serait plus logique, en effet,» dit Charlotte, un sourire en coin, «mais moi, maman, ce que je veux savoir,» ajouta-t-elle sur un ton qu’elle voulait décisif, «c’est pourquoi, t’as dit que tu m’expliquerais, ben, je t’écoute,»
«tu partiras un jour ou deux après Darsan, tu iras voir LaGross à Arcade, elle a une clé pour toi, tu t’arrêteras bien sûr chez Béatrice et tu y resteras le temps d’assister à la naissance de Dorothée, Béatrice organisera une retransmission publique de l’événement, puis tu iras rejoindre Darsan à la station de Rini Loba, Béatrice t’accompagnera, j’ai réservé les services de l’astrocab de Glass Bok pour toute la durée du trajet,»
Charlotte avait frémis à la mention de la mère LaGross, elle l’intimidait,
«une clé?»
«une clé, oui, et tu ne transiteras pas seule avec Darsan, des fureteurs de LaGross transiteront en parallèle et un de ses PolyAnémones vous suivra de près,»
«ah bon. Darsan, lui, qu’est-ce qu’il pense de tout ça? le sait-il même qu’il sera pas seul? le lui as-tu appris ou lui en feras-tu la surprise comme avec moi? et qui dit qu’il acceptera de se coltiner quelqu’un pour un exotrip aussi risqué? quelqu’un comme moi en plus, sans expérience? n’importe qui! pour n’importe quel exotrip! les exos travaillent toujours seuls, non?»
«il l’apprendra en chemin vers la station de Rini Loba, j’ai inscrit des instructions dans son ordi,»
«et s’il refuse?»
«il ne refusera pas,»
«ah bon, t’as l’air bien sûre de toi,»
elle éprouvait un mélange d’admiration et d’appréhension pour sa mère, son pouvoir était incontestable et malgré sa douceur naturelle elle pouvait se révéler intransigeante, Aline, qui voyait ses manigances d’un oeil plutôt critique, avait dit une fois à Charlotte que les mères étaient trop puissantes, en particulier la leur, une maîtresse manipulatrice, et que c’était pas sain,
«c’est bien beau tout ça,» dit Charlotte, «mais ça répond pas à ma question, pourquoi moi? pas que je veux pas, au contraire, j’ai toujours rêvé de transiter dans l’inconnu, tu le sais bien, mais là c’est pas pareil, c’est de l’autre côté du Mur, c’est dans la désolation, et le centre galactique, c’est loin, je serai partie longtemps, ça me fait pas peur, ben, un peu, mais c’est pas ça, je veux dire, pourquoi moi? et pourquoi me l’apprendre maintenant? pourquoi pas me l’avoir appris plus tôt pour que je puisse me préparer? et Darsan, pourquoi le lui apprendre durant son transit vers la station de Loba et pas avant? Béatrice, elle le sait? et Aline? puis pourquoi je peux pas rester ici jusqu’à la naissance de ma petite soeur? j’ai jamais vu ça en réel, moi, et là, quand j’en aurais la chance, tu m’envoies à l’autre bout du lieu, Aline et Béatrice m’ont vu naître ici, pourquoi moi je peux pas? je pourrais partir après, non?»
«ça fait beaucoup de pourquoi,» dit Ono Bay, en souriant,
«oui, et j’en ai d’autres, pourquoi les cachotteries? pourquoi la charade? pourquoi pas simplement tout révéler en clair, comme ça on saurait à quoi s’en tenir, non? c’est vrai à la fin, on dirait que vous le faites exprès, vous, les mères,»
«c’est que nos plans sont à géométrie variable, particulièrement celui-ci, approche.»
Charlotte quitta son tabouret et s’approcha à nouveau, Ono Bay lui prit les mains dans les siennes,
«que j’aime ta rousseur,» dit-elle, «tes cheveux, par exemple, je les aimais bien quand tu les portais longs et d’un rouge flamboyant, ça te donnait un air, comment dire, de rupin primesautier,»
«ça tient pas debout ce que tu viens de dire, un rupin primesautier,»
Ono Bay éclata de rire, puis, reprenant son sérieux, serrant toujours les mains de sa fille dans les siennes,
«écoute-moi, Charlotte, tu es un de mes coups de dés, mais un dé que j’ai pipé pour ta sécurité,»
«ça veut dire quoi, un dé pipé?»
«un dé qui n’abolira pas le hasard, mais le hasard j’en fais mon affaire, assieds-toi sur moi,»
Charlotte se glissa sur les genoux de sa mère,
«je ne t’envoie pas com ça sur un coup de tête, ma chérie, tout a été mûrement réfléchi, je sais très bien que tu risques beaucoup, mais j’ai confiance en ta débrouillardise, j’ai confiance en Darsan, j’ai aussi confiance en nous, les mères, de toute façon si l’entreprise s’avère trop dangereuse ou qu’en chemin tu décides que tu ne veux pas continuer le PolyAnémone te ramènera, quant à tes soeurs, elles sont au courant, enfin dans les grandes lignes, Aline, je dois te l’avouer, n’est pas très contente, si elle pouvait elle arrêterait tout, Béatrice, elle, pas de problème, je ne serais pas surprise qu’elle te suive avec le PolyAnémone,»
«ah ça, ça serait bien, mais pourquoi tu l’envoies pas elle à la place? elle connaît le lieu exo mieux que moi, non?»
Ono Bay caressa les cheveux de sa fille avant de répondre,
«c’est ta jeunesse que je lance à la rencontre de l’enfant métamorphe,»
«tu sais même pas s’il y a un enfant dans le centre galactic,» riposta Charlotte, «c’est une idée tellement étrange, tellement bizarre, toi-même hier tu disais à Darsan que c’est une métaphore, quoi, je pars à la rencontre d’une métaphore? et si c’est pas une métaphore? si c’est une entité maligne au lieu?»
«mon imaginaire est en amont du réel,» dit Ono Bay, «et il en définit l’aval,»
«pfft! ton imaginaire, la belle affaire, et celui des autres mères? l’imaginaire de grand-mère Longshadow, il est en amont de quoi, lui? et il définit quoi en aval? si t’arrêtais de parler par énigmes, maman, peut-être que je comprendrais un peu mieux,»
«pour répondre à ta question, pourquoi maintenant, tout simplement parce qu’il me fallait m’assurer du coefficient de malléabilité de l’ordi de Darsan, certains ordis peuvent se montrer plus réfractaires que d’autres à la manipulation et je t’avoue que celui de Darsan m’a causé des problèmes presque insolubles, tu te rappelles de Vladimir Van Gordon? bien laisse-moi te dire que la difficulté que j’ai eue à réparer son ordi n’était en rien comparable au blocage initial dans l’ordi de Darsan,»
suite à une erreur de pilotage l’astronef de l’arpenteur Vladimir Van Gordon avait frôlé une étoile de trop près, des équipes de secours avaient ramené à la biosfère un Van Gordon dans le coma, le corps irradié, Aline, assistée de robots infirmiers, l’avait soigné pendant que la mère Bay, enfermée dans la tour, avait reconstitué son ordi abîmé,
«c’est pour cette raison que j’ai fait appel aux mères,» continua Ono Bay, «j’avais besoin de données terrestres pour déverrouiller les protocoles de sécurité de son ordi, et laisse-moi te dire, sans l’expertise de ta grand-mère j’y serais difficilement arrivée, mais je m’y attendais, les exotripers sont des individus indépendants et résolument individualistes,»
«ouais, j’ai cru remarquer,» dit Charlotte, «et pas que les exos, tu sauras, toi aussi,»
Charlotte se sentit triste tout d’un coup, un sanglot éclata dans sa gorge, elle s’enfouit le visage dans le cou de sa mère et pleura à chaudes larmes, après quoi, relevant la tête, elle s’essuya les joues avec une serviette de table, tamponna un peu dans le cou de sa mère, se moucha, puis jeta la serviette dans une mini poubelle mobile,
«dis-moi, maman,» lui demanda-t-elle en prenant son visage dans ses mains, «m’as-tu programmée dès ma naissance?»
Ono Bay ne répondit pas, se contentant de sourire, Charlotte quitta ses genoux et regarda dehors,
«est-ce que je dois vraiment rencontrer la mère LaGross? j’imagine que j’ai pas le choix, elle a une clé et ça fait partie du plan, non?»
«allez, ma chérie, je dois retourner dans la tour, tu iras voir Aline, elle veut te parler,»
«la manipulation, là, c’est pour moi? pour qu’il m’emmène avec lui?»
«en partie, oui, le reste est plus complexe,»
«t’as pas peur qu’Aline me convainque de rester?»
«la décision te revient à toi seule, mon enfant,»
«c’est ce que tu dis,»
elles s’embrassèrent, Ono Bay appela un véhicule pour se rendre à la tour, Charlotte traversa à pied le parc qui séparait les appartements de sa mère des siens, elle essayait de démêler ses émotions, ses pensées tournoyaient dans sa tête, elle décida de contacter sa copine Selsie, ça se faisait d’ordi à ordi,
«tu sais pas la dernière, Selsie?»
«quoi?»
«je suis un dé lancé dans le hasard du cosmos,»
«han?»
«mais un dé pipé, c’est toujours ça de pris, tu crois pas? viens chez moi, je t’expliquerai,»
«j’arrive,»

2 réponses à un dé et une clé dans un plan à géométrie variable

  1. catse dit :

    ah ces termes Canadiens ( salade aux tomates , surtout avec du parmesan ah ah , et pichets de jus , celui là me fait rire , jus de chaussettes ,jus de viande on sait pas …) au moins on sait que tu n’es pas Français 😉

    on sent une grande tendresse entre la mère et sa fille .sa fillette qui sous des airs un peu durs est toute tendre et sensible . j’ai oublié son age ? ah zut je recherche ..elle a 12 ans !! oui c’est l’age que je lui donnais

    joli le « rupin primesautier » mais chez nous le terme peut avoir un sens , je ne sais si pour toi c’est le même …

    si je comprends bien les mères sont aussi informaticiennes ou tout se passe par l’esprit ?
    car un ordi même dans le futur restera des 0 et des 1 . Enfin pas sur puisqu’ils commencent à y joindre des bout d’ADN ou neurones ou d’autres choses , enfin du vivant

    attendons de voir sur quelle face le « dé pipé » va retomber

    • Jean dit :

      c’est pas que rupin primesautier ne peut avoir un sens, c’est que pour Charlotte ça n’a pas de sens
      oui, beaucoup de tendresse entre Ono Bay et sa fille, et quand on y pense, on a quand même là une mère qui envoie sa fille dans une aventure d’où elle pourrait très bien ne pas revenir …
      pour ce qui est de l’ordi de mes personnages, n’oublie pas que l’instrument est déjà en développement près de la tête du foetus (voir l’épisode La plante porteuse); on est loin des seuls 0 et 1 ici; la communication et l’interaction entre le personnage et son ordi est constante, directe, mentale; un cerveau informatique qui croît avec la personne,
      j’en ferai un item, de ça, dans l’annexe

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