journal (4) : comme un désert

II.23

voilà, c’est l’envol, le début de mon exotrip, ma percée dans une région inexplorée et inhospitalière de la Voie Lactée, mon transit sur une zone cosmique fascinante et effrayante,
j’ai tout laissé derrière moi, j’ai retiré l’un après l’autre les voiles qui m’abritaient et qui coloraient mon existence : ma mère, mes soeurs, Stella, la biosfère, Valence, Selsie, le Grand Bazar, même le multiple AbéNazarDé,
que moi maintenant, Charlotte Bay, fille d’Ono Bay, petite-fille d’Una Longshadow, lancée comme un dé dans le lieu exo avec Sand Darsan, exotriper énigmatique, en quête d’une métaphore, c’est spécial,
«t’es sûre, là?» il m’a demandé avant le saut en hyperespace, «c’est le moment ou jamais de changer d’idée,»
«sûre et certaine,» j’ai dit,
j’avais pris ma place sur un banc derrière son poste de pilotage, on gravitait à cinq unités astronomiques du soleil de la base RL-6, une soleil bleu comme celui de Valence, y a qu’un seul écran sur le poste, un écran holographique, le reste de l’habitacle c’est comme si on était dans une coquille, on est à l’étroit, j’ai qu’à déplier le bras pour lui toucher l’épaule,
pour le moment tout l’avant de la coquille était transparent comme si on était direct dans l’espace, le soleil bleu paraissait pas plus gros qu’une de mes pommes dans le panorama étoilé, plus loin, beaucoup plus loin, on devinait le bulbe galactique, vaporeux, mousseux, éthéré dans la distance énorme,
Darsan calculait la trajectoire du transit, il relevait et ajustait les données astrophysiques qui allaient nous propulser dans l’inconnu, du bout des doigts il maniait les symboles, les chiffres et les oscillations qui tournoyaient sur son écran holographique, il créait un itinéraire,
j’avais voulu faire ma part et j’avais écouté attentivement les étoiles, mon champ de perception couvre un rayon d’à peu près 50 années-lumière et je capte les sons plus ou moins clairement dépendant de la densité de la poussière interstellaire et des objets qui s’interposent et qui agissent comme des filtres, mais tout ce que j’ai pu entendre c’est un chant funèbre, une lamentation sourde comme du vent froid qui soufflerait pesamment sur un désert de roches, pas un seule note de vie, aucune,
«c’est comme un désert, là où on s’en va,» je lui ai dit,
«oui,» il a dit, «et qui a bien l’air de s’étendre sur plusieurs centaines d’années-lumière,»
«t’es certain que Zuber est là-bas? comment il a pu survivre? pas nécessaire de répondre,»
on est resté que deux jours à la base, j’étais contente de revoir le multiple, même si on s’était vu qu’une seule fois avant, sur Arcade, quand Aline m’y avait emmenée, tous les trois se sont exclamés sur mes pommes, elles sont presque toutes rouges dans le feuillage dense, on voit quasiment plus ma peau sous les branches,
le multiple m’a appris que c’est à leur insistance que la mère LaGross les a laissés partir,
«au début elle voulait pas,» disait Nazarine, «elle prétendait qu’on était trop jeune et que c’était trop dangereux,»
«il a fallu la supplier encore et encore,» disait Abélard, «argumenter, raisonner, ergoter, ça n’en finissait plus,»
«mais on a le même âge que Charlotte, qu’on lui répétait,» disait Dédale, «c’est donc logique qu’on la suive, non?»
«qu’est-ce qui lui a fait changer d’idée?» je leur ai demandé,
ils savaient pas,
«mais ça sera pas si dangereux que ça, je veux dire pour vous,» j’ai dit, «vous aurez qu’à consulter la ligne de vie de Darsan avec les arpenteurs pour avoir une idée de notre progression,»
la station Loba transmet en continu à la base RL-6, et en différé à cause de la distance, un virtuel de la ligne de vie de Darsan, entretenir une ligne vie sur une base aux ressources limitées comme RL-6 est impossible, les arpenteurs doivent attendre que les données relayées par le virtuel correspondent au temps écoulé depuis le départ de l’exotriper avant de se lancer sur sa trajectoire et prospecter les systèmes qu’il a traversés,
le multiple tenait absolument à voir mes enregistrements de Dorothée, même qu’il en voulait une copie, que je lui ai donnée,
«mais pourquoi elle est si verte?» m’a demandé Nazarine,
«je sais pas,» j’ai dit,
«c’est normal?» m’a demandé Dédale,
«je sais pas,» j’ai dit,
«elle va rester verte comme ça tout le temps?» m’a demandé Abélard,
«je sais pas,» j’ai dit,
«c’est bizarre,» a dit Dédale,
«je sais,» j’ai dit,
je les connais pas vraiment, pourtant ils vont beaucoup me manquer, Nazarine me fait penser à Selsie, à la façon qu’elle a de froncer les sourcils quand elle est pas trop sûre de ce que je dis, je les reverrai peut-être dans le désert de non-vie, et ça voudra dire qu’on sera bloqué, Darsan et moi, et qu’il faudra attendre qu’ils nous rejoignent avec les arpenteurs,
mais j’ai pas peur, j’éprouve bien un peu d’appréhension, logiquement, vu la nature de l’exotrip, en même temps je suis tellement excitée par cette folle aventure que j’en ai des papillons plein l’estomac,
une fois ses calculs complétés Darsan a communiqué les coordonnées du vol au personnel de la base et on s’est mis en route, l’astronef a accéléré vers l’étoile bleue, le fureteur de la mère LaGross accélérait en parallèle, la coquille de l’habitacle s’est obscurcie jusqu’à devenir complètement opaque, dans l’astrocab de Bok y avait tous ces écrans qui donnaient une idée de ce qui se passait, dans l’astronef de Darsan pas du tout, juste son écran holographique qu’il manipulait du bout des doigts, j’ai su qu’on sautait en hyperespace à cause du coup que ça donne, un peu après je lui ai demandé à combien on transitait,
«9,825,» il a répondu, «regarde,»
il a activé un diagramme de notre trajectoire sur son écran holographique et a pointé du doigt sur une des étoiles, je me suis avancée pour mieux voir,
«c’est là qu’on saute, on va arriver dans trois jours,»
il a éteint le diagramme, recalibré son écran, puis s’est retiré dans son holosuite, je me suis retrouvée toute seule dans l’habitacle, mon ordi m’a informé que celui de Darsan venait de lui transmettre les paramètres d’activation du diagramme, j’ai regardé les chiffres, les symboles et les oscillations danser sur l’écran, j’ai dit tout haut, «ah bon,» et je me suis retirée à mon tour dans mon holosuite,

2 réponses à journal (4) : comme un désert

  1. catse dit :

    c’est un peu normal , et heureux ,qu’elle ne soit pas tant effrayée que ça , elle est jeune avec la fougue et l’inconscience de la jeunesse qui ne sait encore pas vraiment ce qu’est la mort

    • Jean dit :

      en effet, elle ne pense pas vraiment à la mort, c’est surtout l’ennui des siens qui la tourmente

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