journal (5) : dans le désert [lettre holographique à Selsie]

II.24

Il est beaucoup plus facile pour un philosophe d’expliquer un nouveau concept à un autre philosophe qu’à un enfant. Pourquoi? Parce que l’enfant pose les vraies questions.
Jean-Paul Sartre

pourquoi l’univers plutôt que rien? c’est une question qui m’a interpellé durant notre traversée du désert, à Darsan et à moi, pourquoi quelque chose plutôt que rien? je laisse de côté la croyance en un Dieu, tu sais ce que j’en pense, quant à moi ça fait que reculer le problème d’un cran, en effet, si un Dieu a créé l’univers, pourquoi un Dieu plutôt que rien? comme tu vois on tourne en rond,
alors je repose la question, pourquoi l’univers plutôt que rien? j’y reviendrai,
ma chère Selsie, ma Selsie chérie, toi qui a uni ta similarité à mon unicité, je dicte cette lettre à mon ordi perchée sur la branche d’un arbre sur la planète où a chuté Wil Zuber, tu sais comment il l’a appelée, cette planète? la planète Wizber! ça brille pas par l’imagination, une belle planète, je dois dire, une oasis au bout d’un étrange désert cosmique, t’en auras une bonne idée avec le virtuel ci-joint, puis tu pourras toujours consulter les données récoltées par les arpenteurs, ils nous ont rejoints y a trois jours, nous on est arrivé y a quinze jours,
on va bientôt poursuivre notre exotrip, j’aurais voulu rester jusqu’à l’arrivée du multiple AbéNazarDé, mais ça pourra pas se faire, le temps que les arpenteurs ici et ceux de la station assurent la sécurité de l’itinéraire, c’est trop long, quant à Wil Zuber lui-même, ça, ma vieille, c’est un phénomène extrêmement bizarre, il est comme dédoublé, le bonhomme, il est à la fois avec nous et dans le passé, c’est comme s’il occupait deux dimensions temporelles,
mais commençons par le commencement, je veux d’abord te parler du désert, imagine une région cosmique de plus de trois cent années-lumière complètement dénuée de vie, pas d’eau, pas de nourriture, rien, on ne pouvait compter que sur les fonctions de recyclage et d’assimilation de l’énergie stellaire de l’astronef pour survivre, en tout cas Darsan, je vais te dire, j’admire sa capacité à fonctionner même avec le plus strict minimum, moi, si j’avais pas eu mes pommes, j’aurais pas été capable, ben, j’aurais été capable, mais ça aurait été beaucoup plus difficile et je serais arrivée à la planète Wizber dans un état critique, crois-moi, mes pommes, ma vieille, elles m’ont nourri et elles me nourrissent encore, mon ordi en a géré la ration quotidienne dès qu’elles ont commencé à tomber, tu te souviens quand Béatrice nous disait que durant le temps de la moisson de ses pamplemousses elle avait besoin de manger pas même la moitié de son régime ordinaire? ben, la même chose pour moi, moins même, j’ai passé des semaines à me nourrir que d’une barre nutritive par jour et j’avais pas vraiment faim, juste un petit creux de temps en temps que j’assouvissais en croquant dans ma barre, j’ai pas eu besoin de beaucoup d’eau non plus,
là, des pommes, j’en ai presque plus, tu verras sur le virtuel, à peine une dizaine encore attachées à mon arbre, d’après les calculs de mon ordi elles me supporteront encore pour un plus de deux semaines, pis tu verras, mon teint est beaucoup plus clair, comme nettoyé, par contraste mes taches de rousseur paraissent encore plus, mais c’est pas grave, mes cheveux aussi, regarde, ils sont plus lumineux, ça doit être un effet combiné du jeûne, des pommes et des étoiles,
bon, comme je disais, imagine une région stellaire dénuée de toute vie, la plupart des systèmes qu’on traversait n’avait jamais développé quoi que ce soit, c’est normal, comme tu le sais le ratio de planètes en vie par rapport aux planètes sans vie est d’une sur cent, en gros, je veux dire la vie telle qu’elle peut nous servir à nous, les humains, surtout celles qui ont de l’eau, des fois elles sont rares, mais y en a toujours une quelque part,
alors que dans le désert, ben, pas une, le pire, le plus épeurant, c’est qu’on a trouvé quelques planètes qui avait contenu de l’eau, mais elles avaient été asséchées comme d’un coup, tiens, comme celle-ci, tu verras sur le virtuel, une grosse planète complètement enveloppée d’une épaisse couche de nuages de carbone et de méthane mauves et violets, quand on l’a survolée on a vu un spectacle apocalyptique, y avait eu trois océans sur cette planète, maintenant y a que trois cuves profondes, et sur la surface un spectacle de mort, la végétation rabougrie et des squelettes d’animaux partout, comme si un immense aspirateur avait tiré d’un coup toute l’eau et l’avait transformée en gaz carbonique et de méthane, c’était un spectacle extrêmement désolant et extrêmement terrifiant,
c’est à ce moment-là que la question du pourquoi quelque chose plutôt que rien m’est venue, mais à l’envers, je me suis d’abord demandée pourquoi rien alors qu’il y avait eu quelque chose? puis je me suis demandée, mais alors, pourquoi quelque chose plutôt que rien? j’étais là, debout dans ma combinaison spatiale sur une plage de sable et de roches jonchée de squelettes et de coquillages devant un océan creux, la lumière du soleil filtrée par les nuages jetait la planète dans la pénombre, et c’est là, tout d’un coup, que je me suis demandée, pourquoi l’univers plutôt que rien? pourquoi les étoiles, pourquoi les galaxies, pourquoi moi sur une planète morte, Darsan au loin qui recueillait des données, plutôt que rien?
c’est comme si j’avais été frappée par la question métaphysique par excellence, celle à laquelle on ne peut répondre, et elle me taraude l’esprit depuis,
notre traversée, c’était ça, des transits entre des systèmes stellaires sans vie ou morts, c’est triste de penser qu’y a une entité dans le centre galactique responsable de cette hécatombe, c’est effrayant,
mais là, tu vas te demander comment on a réussi à localiser Wil Zuber, toute l’information à ce sujet se trouvera dans les données des arpenteurs, ben, je vais te dire, c’est un peu beaucoup grâce à moi, à ma faculté d’entendre la musique des étoiles,
j’avais dit une fois dit à Darsan qu’une planète qui mourait, c’était comme si les musiciens d’un orchestre symphonique disparaissaient un par un jusqu’à ce qu’il en reste qu’une poignée qui répétait le même motif funèbre,
ben, c’est ça et c’est pas ça, c’est plus comme des sons électroniques qui vibrent, qui sautillent, qui se répètent, qui tourbillonnent, qui explosent, en tout cas dans le lieu arcadien, tiens, prends la musique de Loral Art que tu aimes tant, tu te rappelles une fois à Valence je t’avais dit que sa musique me faisait penser à celle des étoiles? comme ça t’avait fait sourire de contentement! ça part sur un rythme, ça passe à un deuxième rythme, puis à un troisième, ça revient au premier, ça saute à un quatrième, ça reprend le troisème, puis le deuxième, de retour au quatrième, un cinquième, on reprend le premier, et ainsi de suite, tu sais ce que je veux dire, c’est vibrant, varié, doux, vif, puissant, mélodieux, romantique, folklorique, je pourrais en ajouter plein, des qualificatifs pour essayer de décrire la musique des étoiles dans une région comme celle du lieu arcadien, à la limite c’est cacophonique,
ben, dans le désert, enlève tout ça, les fioritures, les arabesques, les broderies, garde juste le squelette électronique, je dis squelette, ça reste complexe, tiens, c’est comme si tu retirais tout le côté visuel d’un spectacle de Loral Art, essaie, écoute une des ses pièces, juste la musique, dans le noir, c’est comme ça, la musique des étoiles dans le désert,
… ah! une de mes pommes vient de tomber, ça fait un petit chatouillement de rien du tout quand elles se détachent de leur branche, c’est drôle comment ça se passe, elles glissent sur quelques centimètres, puis elles se résorbent en milliers de pixels dans ma peau …
où en étais-je? ah oui! au début j’entendais juste le bruit de fond dépouillé, rien de particulier, on s’enfonçait dans le désert à l’aveuglette, on aurait pu continuer comme ça indéfiniment sans jamais trouver Zuber, j’étais découragée, puis, un moment donné, j’ai perçu une suite de notes qui détonnaient, tiens, pour te donner une idée, prends un morceau de Loral et plaque un motif des Beatles par-dessus, douze notes exactement, — encore le chiffre douze, — j’ai essayé de les jouer sur une des flûtes raméennes, j’ai pas réussi, parce que oui, ma chère, j’apprends à en jouer, pour passer le temps, c’est pas facile, les douze notes, tu pourras les écouter, mon ordi les a reproduites dans le virtuel,
nous, on les a suivies comme on essaierait de localiser un écho, juste nous dans le désert cosmique et l’écho des notes comme balise, des fois j’avais l’impression qu’on tournait en rond, que ça menait nulle part, et tu sais ce qu’il disait, Darsan? que nulle part c’est quand même quelque part, drôle de bonhomme, il possède une connaissance scientifique immense, une véritable encyclopédie ambulante, il sait tout, ben, pas tout, quand je lui parle de la Vieille Histoire il sait rien, il est toujours aussi réservé, il parle peu, il passe beaucoup de temps dans son holosuite,
parlant d’holosuite, tu verras sur le virtuel que la mienne est très simple, j’ai visité la sienne et elle est encore plus simple, on partage un synthétiseur à l’entrée des holosuites,
tu te souviens la fois qu’on allait rejoindre Sookie et que je me plaignais que j’avais pas de père? ben, sans aller jusqu’à dire que je prends Darsan pour une figure parentale, c’est quand même un peu comme ça que je le vois, ou comme s’il était un grand frère, je dis qu’il est réservé, mais en même temps je me rends compte que c’est un homme très doux, mais là je vais essayer de t’expliquer, c’est pas qu’il est doux comme on dit de quelqu’un qu’il est une bonne personne, il est doux par détachement, il est doux zen, il appréhende le monde tel qu’il est, il demande rien à l’univers et il en attend rien, ce qui fait qu’il est jamais déçu, c’est pas de l’indifférence, il est curieux, mais aussi paradoxal que ça paraisse, il est curieux avec désintéressement, des fois je me demande s’il est humain, non, je blague, parce que laisse-moi te dire, y a eu des moments où je pensais pas pouvoir continuer et sans ses paroles réconfortantes j’aurais pas continué,
donc, on zigzaguait dans le désert, mon oreille à l’écoute des douze notes, des fois je les entendais mal et il fallait ajuster notre trajectoire, d’autres fois elles étaient si claires qu’on filait en ligne droite, ben, pas en ligne droite, y a pas de lignes droites dans le cosmos, juste des courbes spatio-temporelles, finalement j’ai su avec précision de quelle étoile elles provenaient, on est arrivé dans un système à sept planètes, la quatrième florissante comme une Valence toute neuve, les sondeurs de l’astronef ont vite capté une présence humaine, pis oui, c’était Wil Zuber,
la joie, ma chère Selsie, le bonheur, le ravissement de poser les pieds sur une planète humaine après notre épreuve, tu peux pas savoir! c’est chaud, ça sent bon, c’est vibrant, c’est plein de végétation, des insectes, des animaux, y a une espèce de gros félin dont il faut se méfier, pis aussi un oiseau au long bec crochu assez agressif, y a aussi des sortes de petits chameaux très gentils, des rivières, des lacs, des océans, pis un ciel bleu avec du vert dedans, la nuit tu devrais voir, y a dix fois plus d’étoiles que dans le lieu arcadien, c’est normal, on est plus proche du centre galactique, et, dans le fond, derrière les milliers d’étoiles, y a une sorte de luisance vaporeuse, c’est le halo central de la Voie Lactée, c’est très impressionnant, ça me fait tout drôle de penser que j’en suis si près, pourtant si loin encore, et ça me fait encore plus drôle de penser qu’y a une entité tapie dans son coeur, une entité qui est peut-être un enfant métamorphe et qu’on sait pas si elle est maligne ou quoi,
une planète de rêve, je te dis, comme si elle avait été placée là exprès au bout du désert, une drôle d’idée, ça, han? et va falloir lui trouver un autre nom, la planète Wizber, ça fait pas sérieux,
là, comme j’ai dit tantôt, je suis assise sur la branche d’un arbre, un mélange de chêne et de bouleau avec un feuillage rose et mauve, d’où je suis je peux voir l’abri de Zuber, une cabane en bois adossée au flanc d’une colline, plus loin y a les deux astronefs, celui de Darsan et celui des arpenteurs, et le fureteur de la mère LaGross qui flotte au-dessus,
ah, Éfrémia ben Zaloumia vient de sortir de la cabane et se dirige vers moi en me faisant des signes, elle a toujours plein de questions à me poser, Éfrémia, je l’aime bien, elle est gentille, c’est une arpenteuse versée en psychologie et elle veut savoir comment je me porte, elle m’interroge sur mon état mental, sur mes rêves, sur ce que je pense de mon aventure, ça me surprendrait pas que c’est sur l’insistance de ma mère qu’elle a été dépêchée jusqu’ici, va falloir que je le lui demande, à Éfrémia je veux dire,
ce matin je l’ai prise au dépourvu, on déjeunait tous les six dans la cabane, Zuber, Darsan, moi, Éfrémia, les deux autres arpenteurs, Pat Tourguenief et Valendrina Crystal, en passant, je vais te dire, ma belle Selsie, ça fait un bien énorme de croquer dans des aliments frais, oh la la, que c’est jouissif!
alors voilà, on mangeait, on discutait, c’était surtout Zuber qui parlait, il a été seul si longtemps! tout d’un coup je me suis adressée à Éfrémia et je lui ai demandé, pourquoi l’univers plutôt que rien? elle m’a regardé d’un air étonné, elle savait pas quoi répondre, Zuber a éclaté de rire, Pat m’a demandé pourquoi je posais cette question, j’ai répondu pourquoi pas?
bon, Éfrémia est au pied de l’arbre, je te reviens tantôt, j’en ai tellement à te raconter,

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4 réponses à journal (5) : dans le désert [lettre holographique à Selsie]

  1. catse dit :

    « entre Dieu et rien » tu as pris de la marge ! qu’est ce que tu appelles « rien » d’ailleurs ?
    ah zut t’y reviendras … pourquoi t’expliques de suite ton idée ? je sais tu vas me répondre « parce que je suis maitre de mon histoire » ah ah , et t’auras pas tort

    si je comprends bien dans ton récit elle croise des planètes qui ont eu de la vie et qui sont maintenant mortes ? ce qui est logique , mais ou sont donc partis les habitants ?

    dis donc elle est bien avancée pour son age ,ta Charlotte ,pour se poser des questions métaphysiques comme ça ! tu extrapoles pas un peu …beaucoup à sa place ?

    • Jean dit :

      on explique la création de l’univers par un Dieu omnipotent, ben, quant à Charlotte, ça n’explique rien,
      une planète « vivante » ne veut pas nécessairement dire qu’elle est habitée, ça veut juste dire qu’elle peut supporter la vie telle qu’on la connaît, à commencer par de l’eau et une atmosphère respirable, peut-être des invertébrés dans ses océans, même des poissons, peut-être même un début de végétation sur ses terres,
      elle est pas avancée, ma Charlotte, elle est normale, c’est à son âge qu’on commence à se poser ces lourdes questions métaphysiques, lesquelles, le plus souvent, dans notre monde, sont écartées par les adultes qui, eux, ont les » vraies réponses », des réponses toutes faites, en général religieuses, ne laissant pas à l’enfant le loisir de les contester, encore moins de les approfondir,

  2. Sofy dit :

    Aaaah que ça fait du bien de retrouver Charlotte! Et merci pour l’hommage à Gotlib.

    • Jean dit :

      Ça me fait du bien à moi aussi.
      Comme je le mentionnais dans l’article relâche, deux épisodes suivront les 12 et 19 décembre, puis relâche derechef et je reprends le 9 janvier, sans interruption cette fois-ci.
      Gotilb, un géant de la bd. S’il y en a un qui m’a fait rire aux larmes avec ses Dingodossiers et sa Rubrique-à-brac, c’est bien lui.

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