journal (6) : au bout du désert [lettre holographique à Selsie]

II.25

bon, de retour sur ma branche,
je vais te dire, Selsie, la tonne de questions qu’elle me pose, Éfrémia ben Zaloumia! ça arrête pas! et souvent, d’une rencontre à l’autre, elle repose des mêmes questions, mais formulées autrement, j’imagine que c’est pour mieux cerner mon profil psi, elle me fait penser à l’inspecteur Barjavel dans le film La femme qui n’existait pas, tu te souviens? je veux bien croire que ça fait partie de son travail, à Éfrémia, à Barjavel aussi tant qu’à ça, mais quand même,
enfin, c’est pas important, en tout cas pour moi, c’est à elle de se débrouiller avec mes réponses, pis pas juste les miennes, elle fait pareil avec Darsan et Zuber, ça doit être des cas pas mal intéressants pour une psychologue, ces deux-là, tu sais ce qu’il m’a dit, Darsan, quand je lui ai demandé comment il répondait aux mêmes questions? moi je lui avais dit que je répondais pareil, lui, tu sais ce qu’il fait? il répond complètement le contraire de la réponse qu’il a déjà donnée, pis si elle pose la même question une troisième fois, il trouve une réponse qui a rien à voir avec les deux premières, je lui ai demandé s’il croyait la déjouer ou la mélanger ou quoi, non, qu’il a dit, c’est à elle d’y voir, si elle connaît son travail de psychologue elle saura s’y retrouver, sinon, c’est son problème à elle, lui il fait ça pour s’amuser, j’aurais dû y penser moi aussi, ç’aurait été rigolo, faut croire que j’ai pas l’esprit assez vite,
pis il a ajouté quelque chose de bizarre, il a dit,
«il faudrait une armée de psychologues pour démêler l’aléatoire qui nous attend dans le reste de l’exotrip,»
je l’ai regardé sans comprendre, puis je lui ai demandé,
«quoi, tu peux prédire l’avenir? tu sais ce qui nous attend? t’as une boule de cristal?»
il est parti à rire, ça m’a fâchée, il riait pas de moi, je le sais bien, il riait comme si j’avais lâché une bonne blague, mais c’était pas une blague!
faut dire, depuis qu’on est sur Wizber il rit plus souvent, il est plus communicatif, je dirais pas qu’il est plus jovial, j’irais pas jusque-là, mais son comportement a changé, on dirait que d’avoir retrouvé Zuber l’a libéré d’un poids, ça le rend plus relaxe, autrement il reste le même, il mange très peu, il passe des grands moments seul dans son holosuite, c’est des séances de méditation, il me l’a expliqué une fois qu’il me faisait voir son holosuite, regarde sur le virtuel, c’est ça, son holosuite, un antre bleu comme une mini caverne, y a à peine de la place pour quatre personnes, pis y a rien! juste le plancher et la paroi comme si on était dans une coquille, pareil comme son poste de pilotage, il dort directement sur le sol, ses séances de méditation, ben, tu l’as vu dans la biosfère, assis en lotus, les yeux fermés, il médite, mais aussi il réfléchit, il étudie, il analyse, il examine, moi j’appellerais ça des séances de réflexion, ou d’assimilation, pas de méditation,
«tu regardes pas un film des fois?» j’ai dit, «t’écoutes pas de la musique? tu te divertis pas?»
«oui,» qu’il a répondu,
c’est tout, pas moyen d’en savoir plus, maintenant qu’il est plus relaxe il va peut-être élaborer, han? pis sa toilette, je lui ai demandé, son linge, ses trucs, je sais pas, ses effets personnels, c’est où? ben, c’est dans un espace minimal dissimulé dans la paroi, il l’a pas activé, je lui ai pas demandé, c’est pas mes affaires,
moi, mon holosuite, ben tu vois, c’est plus grand, pis plus douillet, t’aimes la couleur de fond? j’ai essayé de trouver un vert qui me rappelle la forêt de la biosfère, pis regarde, là, le virtuel, vous y êtes toutes, toi, Dorothée, Béatrice, Aline, ma mère, pis Stella, si je te disais, ma chère Selsie, combien de fois je vous ai regardées en poussant des gros soupirs! c’est ça qui a été le plus dur pendant notre traversée du désert, votre absence, le désert, lui, c’était difficile, y a des moments où je me demandais si on allait s’en sortir, ben, je savais qu’on allait s’en sortir, c’est juste que sur le coup c’était pas drôle, tu verras dans les enregistrements des arpenteurs, ç’a été une épreuve, mais le pire, Selsie, c’est l’absence, en tout cas pour moi, je sais pas pour Darsan, des fois j’ai presque rebroussé chemin parce que je m’ennuyais trop, j’en ai pleuré, tu sais, je te l’ai dit, ça?
une fois, j’ai pas pu m’empêcher, je suis partie à pleurer devant lui, il m’a prise dans ses bras et il m’a laissé pleurer sur son épaule, il a rien dit, il m’a juste laissée faire, le bien que ça m’a fait de pleurer sur l’épaule de quelqu’un! c’était tellement réconfortant! pis après, quand j’ai arrêté, il a dit,
«c’est rare que je rencontre une personne,»
c’est profond, tu trouves pas? c’est pour ça que je reste avec lui, parce qu’il est profond, ben, c’est une des raisons, aussi parce que c’est quand même toute une aventure, que notre exotrip! je serais folle d’abandonner, même si je m’ennuie de vous toutes,
toi, ma chère Selsie, tu me manques énormément, ma mère aussi, mais moins, pis ça me fait de la peine de pas voir grandir Dorothée, ça, c’est dur, ça va laisser un trou en moi que je pourrai jamais remplir,
… attends …
l’oiseau dont je t’ai parlé tantôt, avec un bec crochu, l’oiseau agressif, c’est pas un gros oiseau, mais il est assez malcommode merci, y en a un qui vient juste de se poser sur une branche à un mètre à peine de la mienne, il m’a regardée en lâchant des petits cris et en donnant des coups de tête vers moi comme s’il essayait de me provoquer, j’ai pas eu peur, Zuber nous a appris comment réagir, il s’agit de rester immobile en fixant l’oiseau du regard comme si on relevait son défi, il s’est mis à crier et à bouger la tête plus fort, il frappait ses ailes contre son corps et grattait la branche avec ses griffes, il s’est finalement calmé, il a lâché un dernier cri comme pour me signifier qu’il était pas impressionné par mon attitude, puis il s’est envolé en faisant autant de bruit que possible avec ses ailes, drôle d’oiseau, Zuber pense qu’il agit comme ça parce qu’on est des intrus dans son environnement et il aime pas ça, c’est pas fou comme idée,
mais assez avec cet oiseau, je veux te parler de Zuber, mais avant je veux revenir sur Darsan, une conversation qu’on a eue dans son astronef avant-hier, on orbitait autour du soleil de Wizber, un soleil bleu comme le nôtre à Valence, on examinait la région de la Voie Lactée dans laquelle on va poursuivre notre exotrip, on calculait les trajectoires,
en passant, Selsie, je t’ai dit que Darsan m’a montré comment piloter son astronef au cas où il lui arriverait quelque chose? j’ai fait quelques sauts pour me pratiquer, t’aurais dû me voir la première fois, j’avais tellement peur de nous lancer en plein dans une étoile, je tremblais comme une feuille, mais je me suis calmée et j’ai sauté, après ça j’ai pas eu de problème, mais va pas penser, là, que je pourrais m’aventurer dans l’inconnu comme une exotriper, pas du tout, je suis pas experte, j’en sais juste assez pour ajuster le pilotage automatique sur l’itinéraire qu’on a suivi et faire demi-tour,
bon, où en étais-je?
ah oui! la conversation, mais avant je dois mentionner quelque chose à propos de la musique, dès notre première orbite après notre arrivée sur Wizber j’ai perçu une différence nette entre la musique que j’entends côté désert et celle que j’entends devant nous, y a comme une coupure, derrière c’est cette lassante litanie de motifs électronique répétitifs, devant c’est une brume sonore, c’est moi qui l’appelle comme ça, la brume sonore, tiens, quand il pleut fort et que t’entends de la musique derrière le bruit de la pluie, ben c’est comme ça, c’est très intriguant,
donc, on était dans l’astronef, la trajectoire est calculée, on va partir dans deux ou trois jours et Darsan s’est tourné vers moi,
«c’est le temps ou jamais de reculer,» il a dit,
«pourquoi tu me dis ça?» j’ai dit, «j’ai pas du tout l’intention de reculer, je continue jusqu’au bout,»
«l’autre jour je t’ai parlé de l’aléatoire qui nous attend, c’est sérieux, on se prépare à entrer dans une région de la Galaxie qui n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’on a connu jusqu’à présent,»
«et tu sais ça comment?»
«je le sais pas, j’extrapole, écoute, une fois, à la station, je t’ai dit que ma réalité en exotrip n’est pas la réalité des mères, tu t’en rappelles?» j’ai fait signe que oui, «ce qui nous attend maintenant c’est notre réalité à nous deux, la région qu’on a traversé obéit plus ou moins aux lois de la physique, je dis plus ou moins parce que le désert n’est pas normal, ces planètes mortes qu’on a rencontrées, elles devraient pas l’être, mais dans l’ensemble même ces anomalies sont congruentes avec les lois fondamentales de la physique, plus maintenant, plus à partir d’ici, on est au bout du désert, au terme du normal, devant nous, Charlotte, c’est pas juste de l’inconnu cosmique, c’est aussi de l’inconnu psychique,»
«de l’inconnu existentiel, tu veux dire?»
ça l’a fait sourire,
«de l’inconnu existentiel, oui,» il a dit, «ce qui nous attend sera étrange et dangereux, plus étrange et plus dangereux que ce qu’on a connu,»
«tu veux dire dangereux physiquement et mentalement,»
«physiquement oui, mentalement surtout, il nous faudra, toi et moi, ajuster notre sens de la réalité selon les circonstances dans lesquelles se déroulera notre exotrip, une fois dans cette région il ne sera peut-être plus possible de revenir, il faudra continuer coûte que coûte,»
«tu me fais un peu peur, là,» j’ai dit, puis, après avoir réfléchi un bout, j’ai ajouté, «c’est pour ça que la mère Bay nous a envoyé toi et moi, parce qu’ensemble on peut réussir, tu penses pas?»
«apparemment,»
«t’en doutes?»
il a pas répondu, drôle de conversation, han? je crois qu’il a raison et j’ai bien l’impression qu’une fois dans la brume sonore, c’est beau comme terme, tu trouves pas? la brume sonore, qu’une fois dedans on sera définitivement coupé du reste du monde,
mais panique pas, là, ma belle Selsie, je reviendrai, ça, je te le promets,
ah, j’oubliais, je voulais te dire, Éfrémia m’a demandé comment je passais le temps en transit, ben, comme d’habitude, j’ai dit, je regarde des films, j’écoute de la musique, j’apprends à jouer de la flûte raméenne, j’étudie le fonctionnement de l’astronef, c’est important, ça, par contre j’ai pas de jeu virtuel, ça me manque, bah! c’est pas si grave, pis je tiens un journal, elle m’a dit que c’est une excellente habitude,
«c’est ce que tu fais, dans l’arbre, ton journal?» elle m’a demandé,
«non,» j’ai dit, «je rédige une lettre à Selsie,»
«à ta mère aussi?»
«ben oui,» que j’ai dit, «qu’est-ce tu penses?»
bon, maintenant je veux te parler de Wil Zuber, attends, je vais rassembler mes idées, parce que c’est vraiment spécial ce qu’il lui est arrivé, insolite, abracadabrant même, je dirais,

4 réponses à journal (6) : au bout du désert [lettre holographique à Selsie]

  1. catse dit :

    Là je sais plus comment classer dans mon odt !
    je mets à part le journal et le récit proprement dit ou tout ensemble à la suite (ce que j’ai fait d’ailleurs ) ??
    ah c’est bien vu la réponse aux gens qui sont psy ! à force tu finis surement par ne plus faire attention mais au début il y a plusieurs réactions possibles mais comme ils sont aussi futés ils le savent .. et même la réponse inverse de Darsan pour eux a une signification ….
    bref c’est un peu chiant les psy !
    tu vas les perdre tes lecteurs jeunes avec des mots comme « congruentes » , tu crois pas ? ah tu veux les faire ouvrir wikipedia c’est ça 🙂

  2. Sofy dit :

    Dis donc, cher auteur, Charlotte dans le désert loin de sa famille, c’est pas un peu toi ça?

    • Jean dit :

      Bien sûr, y a un ti peu de moi dans ma Charlotte : loin de sa famille, malgré tout résolue à persévérer dans son aventure.
      En fait, on pourrait relever plus d’une équivalence entre elle et moi; par exemple : elle se plaint parfois qu’elle n’a pas de père; le nôtre n’était pas vraiment présent non plus; et faut pas oublier la figure prédominante de la mère, Ono Bay chez elle, la nôtre chez nous.

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