journal (7) : Wil Zuber [lettre holographique à Selsie]

II.26

Wil Zuber! d’abord, laisse-moi te dire, Wil Zuber est arrivé ici en très mauvais état, sa traversée du désert a été beaucoup plus difficile que la nôtre, — probablement parce que j’étais pas là pour écouter les étoiles, ah! ah! — il était à l’article de la mort quand il a chuté ici, tu trouveras une description détaillée des péripéties de sa trajectoire dans le compte-rendu des arpenteurs,
j’ai dit chuté, c’est exactement ce qui s’est passé, c’était son dernier saut, il était à bout, sans réserves, affamé, son astronef endommagé, il a sauté à l’aveuglette, ou il s’en sortait ou il périssait, il s’est littéralement écrasé sur la planète et son astronef a creusé un sillon d’un demi kilomètre dans le sol sous l’impact, si ç’avait pas été du dispositif antigravité de l’appareil il se serait aplati comme une crêpe dans son poste de pilotage, il sait pas combien de temps il est resté inconscient, et tu sais ce qui l’attendait à l’extérieur? trois félins de l’espèce dont je t’ai parlé tantôt, ils tournaient autour de l’astronef et il lui a fallu attendre plusieurs heures avant qu’ils s’éloignent et qu’il puisse mettre le nez dehors,
sans même savoir si l’endroit était habitable, je précise, tout indiquait qu’il l’était, mais on sait jamais, il pouvait pas consulter ses instruments, aucun fonctionnait, parce que son astronef est complètement kaput, et son ordi, ben, kaput lui aussi, il l’a trouvé par terre, éteint, inactif, il le porte en bijou dans son cou attaché au bout d’une ficelle comme une coquille vide,
il en menait pas large, il arrivait à peine à mettre un pied devant l’autre tellement il était faible, pourtant il a marché des heures, c’était peut-être moins, en tout cas ça lui a semblé des heures, il sait plus trop, il avançait comme dans un état second, il a finalement trouvé un cours d’eau et ç’a été comme s’il revenait à la vie, il s’en fichait si par malchance elle était impropre à la consommation, elle était trop bonne, ensuite il a fallu qu’il se trouve de quoi à manger, des fruits d’abord, il a exploré l’endroit, il a appris à éviter les animaux dangereux, à chasser aussi, parce qu’il mange de la viande, ce qu’il avait jamais fait de toute sa vie, pas crue, la viande, la cuisson a pas été un problème vu qu’il a récupéré ce qu’il pouvait de son astronef, les premières semaines il dormait dans la carcasse de son astronef, puis il s’est bâti un abri, au fil du temps c’est devenu sa cabane, je m’étendrai pas sur ça, comme j’ai dit tantôt t’auras qu’à consulter le compte-rendu des arpenteurs, c’est très intéressant et surtout très instructif, à savoir comment se débrouiller quand on a tout perdu, je m’en suis copié un enregistrement au cas où,
tu te rends compte, se retrouver sans ordi, sans synthétiseur, sans holosuite, sans instrument, juste les restes d’un astronef détruit?
mais c’est pas ça le plus intriguant, le plus intriguant c’est qu’il est affecté par ce qu’il appelle un transfert temporel, c’est comme s’il était connecté au passé terrestre, c’est d’ailleurs ce qui lui a permis de survivre, il a accès à des connaissances qui remonte à un temps d’avant la technologie, un savoir inné qui a jailli en lui du fin fond de l’humanité, il dit qu’il est habité par le fantôme d’un homme d’un passé très lointain, même qu’il a des visions en rêve, il se voit dans la peau de cet homme au milieu des siens, dans sa tribu, comme s’il était projeté à travers les millénaires, c’est pour ça qu’il a su quoi faire sans l’avoir jamais appris, c’est grâce à cette connexion,
il a tout confectionné lui-même, ses outils, ses accessoires, ses ustensiles, son linge, sa cabane, il a tout confectionné ça à mains nues quasiment, en mettant en pratique le savoir et l’expérience de son fantôme,
il vit au passé dans le présent, c’est drôle, han? tu te rappelles la fois que ma mère m’a montré un hologramme de sa ligne de vie? je t’avais dit qu’elle était décalé vers le violet? ben c’est pour ça,
mais je vais te raconter quelque chose d’encore plus drôle, écoute, il s’est évanoui quand on est arrivé, Darsan et moi, il s’est évanoui! il nous a vus atterrir, il nous a regardés sortir de l’astronef, il a crié «oui! oui!», nous, ce qu’on voyait, c’était un barbu à cheveux longs vêtu bizarre qui gesticulait comme un dément en criant «oui! oui!», puis il a perdu connaissance, pas longtemps, il est revenu à lui assez vite, et il s’est mis à rire et à pleurer en même temps, il flanquait des grandes accolades à Darsan, ils se connaissent, moi, il m’a regardée avec tellement de surprise que j’avais l’impression qu’il me prenait pour une hallucination, un tour que son esprit lui jouait,
depuis il s’est ressaisi, jusqu’à un certain point je devrais dire, parce qu’il a accueilli les arpenteurs avec à peine moins d’excitation, pis si t’avais vu les regards qu’il a lancés à Éfrémia! il m’a jamais regardée comme ça, pas que ça me dérange, je préfère les filles de toute façon, tu le sais bien, il trouve juste bizarre qu’on ait envoyé une personne si jeune si loin dans le lieu exo, quand il a appris qu’on allait continuer jusqu’au centre galactique où en plus, selon les mères, y a un enfant métamorphe, il s’est esclaffé comme si on était tombé sur la tête,
«vous avez perdu la raison ou quoi? » qu’il a dit, «toi, Sand, entreprendre un tel exotrip avec une enfant, t’es fou? sans vouloir t’offenser, Charlotte, je veux bien croire que tu entends la musique des étoiles, comme tu dis, et que t’as tes pommes pour te nourrir, okay, tu t’es très bien débrouillée jusqu’à maintenant et tu as beaucoup appris depuis, mais toi, Sand, t’es fou?»
en passant, il avait jamais vu ça, un tatouage vivant, de visu je veux dire, ça l’a beaucoup impressionné,
mais madame Éfrémia ben Zaloumia! il l’intéresse, c’est sûr, un cas unique comme lui c’est un cadeau pour une psychologue, mais lui, quand il est avec elle … ben, tu me comprends, les exos ont beau être extrêmement indépendants et savoir gérer la solitude avec une maîtrise d’experts, n’en reste pas moins que …, tu vois ce que je veux dire, pour être honnête je sais pas jusqu’où ils vont ces deux-là, ils passent de longs moments seuls dans sa cabane, mais ça veut juste dire qu’elle étudie son cas, pas vrai? hi! hi! enfin, ça les regarde, c’est pas mes affaires,
ah, et une autre chose bizarre, il veut bien retourner dans le lieu arcadien, mais pas tout de suite, il dit que le passé le retient ici, il attend que les premiers colons soient installés et que le trajet dans le désert soit bien tracé avant, parce qu’y a aucun doute que la planète va être colonisée, c’est inévitable, elle pourrait même devenir un centre important vu sa position stratégique dans le lieu exo, moi je pense qu’il veut nous attendre, qu’il veut rester ici jusqu’à ce qu’on revienne de notre exotrip, alors que si j’étais dans sa situation je voudrais rappliquer au plus vite,
«tu sais pourquoi?» je lui ai dit, «pour faire réparer mon ordi, je sais vraiment pas comment t’as fait pour pas perdre la boule,»
«le passé me sert d’ordi,»
«m’ouais,»
le passé a beau lui servir d’ordi, il a pas traîné pour tirer parti des ressources de notre astronef et de celui des arpenteurs, surtout le leur, mieux équipé que le nôtre, il s’est rasé, il s’est coupé les cheveux, il s’est confectionné des vêtements neufs, des outils, toute une panoplie d’objets qui vont lui rendre l’existence plus confortable, t’aurais dû le voir manipuler notre synthétiseur la première fois, il gloussait de contentement, maintenant il a l’air d’un homme de notre temps, presque, il lui manque l’ordi autour de la tête,
entre toi et moi, Selsie, il doit y avoir un lien quelque part, je veux dire entre sa connexion au passé, le transfert temporel comme il l’appelle, et la Vieille Histoire que ma mère m’a balancée dans la caboche, je lui en parle dans sa lettre, à ma mère, j’imagine que si elle pouvait me répondre ça serait avec une énigme que je comprendrais pas comme d’habitude,
bon, ma chérie, je vais te laisser, je t’aime, ma douce Selsie, je m’ennuie de toi, je pense beaucoup à toi,
ta Charlotte unie à ta similarité envers et contre tous et pour toujours

2 réponses à journal (7) : Wil Zuber [lettre holographique à Selsie]

  1. catse dit :

    le Zuber …un Robinson Crusoé de l’espace …a eu son cerveau reptilien , primitif, qui a refait surface à cause du choc ou de la vitesse d’approche ?
    c’est étrange que ces aventuriers n’emmènent pas avec eux une sorte de guide de survie de l’ancien temps …au cas ou ….
    maintenant que j’ai pas mal de pages je peux poursuivre sans trop perdre le fil 😉

    • Jean dit :

      à cause du choc? de la vitesse d’approche? on sait pas, c’est pas expliqué, peut-être en saura-t-on un peu plus au retour de Charlotte et Darsan, quand ils repasseront dans les parages et que les arpenteurs restés derrière sur la plannète Wizber, dont la psychologue Éfrémia ben Zaloumia, auront eu le temps d’étudier son cas,
      faut pas oublier qu’il n’a plus recours à la banque de données de son ordi, ça n’explique pas la résurgence du cerveau primitif, mais la perte de l’ordi y est probablement pour quelque chose,
      « et son ordi, ben, kaput lui aussi, il l’a trouvé par terre, éteint, inactif, il le porte en bijou dans son cou attaché au bout d’une ficelle comme une coquille vide, »
      quant à un guide de survie de l’ancien temps, Charlotte s’étendra sur le sujet à la reprise de son journal dans l’épisode 35,

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