la plage aux enfants échoués, première partie

II.28

À la nue accablante tue
Basse de basalte et de laves
À même les échos esclaves
Par une trompe sans vertu

Quel sépulcral naufrage (tu
Le sais, écume, mais y baves)
Suprême une entre les épaves
Abolit le mât dévêtu

Ou cela que furibond faute
De quelque perdition haute
Tout l’abîme vain éployé

Dans le si blanc cheveu qui traîne
Avarement aura noyé
Le flanc enfant d’une sirène

Mallarmé, [À la nue…]

«tu sais, c’est pas vraiment un concerto,» disait Charlotte, «de toute façon je sais pas c’est quoi, un concerto, ben, je le sais,» elle consulta son ordi, «c’est une composition de forme sonate pour un ou plusieurs solistes et orchestre, puis une sonate,» elle consulta à nouveau son ordi, «c’est une pièce instrumentale, généralement en plusieurs mouvements, alternativement lents et rapides, destinée à un petit nombre de musiciens, mais tu vois, je sais ces choses-là sans vraiment les savoir, même chose pour le blues et le jazz, je pourrais te réciter les définitions de tous les types de musique sans vraiment savoir de quoi je parle, tu comprends?»
«tu m’as déjà dit tout ça,» dit Darsan,
«oui, et je t’ai dit aussi que ces trois musiques ont changé durant notre transit, elles ont évolué, tiens, elles se sont amalgamées,» elle eut un petit sourire, «les deux derrière, le blues et le jazz, ben, je les entends maintenant dans le concerto, ça se mélange, ça s’accorde et ça fait une nouvelle musique, ça veut dire quoi, tu penses?»
«des miroirs peut-être?» dit-il après un long moment de réflexion, «on va trouver devant ce qu’on aurait trouvé derrière, »
«ouais, des reflets,» dit-elle, «des échos, tout est de plus en plus étrange, tu trouves pas?»
il ne répondit pas, il effectuait les manoeuvres de rentrée dans l’espace, l’astronef se matérialisa en orbite autour d’un soleil orange, une reconnaissance sommaire du système leur apprit qu’il comptait sept planètes, Charlotte écoutait avec attention, elle montra un objet sur l’écran de pilotage,
«la lune, là,» dit-elle, «des fragments de la musique viennent de cette lune,»
Darsan dirigea l’astronef vers la quatrième planète du système, une géante gazeuse dotée de huit satellites naturels, l’un d’eux, la lune indiquée par Charlotte sur l’écran, d’une taille et d’une masse comparables à une planète comme Valence, supportait une atmosphère respirable,
un premier survol leur dévoila des dizaines de continents recouverts de jungles percées de chaînes montagneuses, cernées de plages sablonneuses et grouillantes d’une faune diverse, comme des îles d’émeraude et de quartz sur des mers bleu-vert,
«y aura beaucoup d’étude et de recherche à faire ici,» dit Darsan,
«ouais,» dit Charlotte, «mais je vais te dire, je sais que je me répète, c’est pas de la musique que j’entends, c’est les ondes électromagnétiques émises par les corps célestes que mon oreille astrale décode en sons électroniques et que mon ordi interprète en genres musicaux,» elle reprit son souffle, «c’est lui qui met les étiquettes, pas moi,»
«et…?» demanda Darsan,
«ben, je sais pas, c’est juste que j’ai une drôle d’impression,»
il la regarda un moment, puis son attention fut attirée sur une des plages en bas,
«tiens, c’est curieux, ça,» dit-il,
«quoi?» dit-elle,
un groupe d’animaux qui ressemblaient à des singes récoltaient les fruits de mer sur le sable, mais les vagues déposaient aussi autre chose, des petits corps qui disparaissaient presque aussitôt, les singes n’y prêtaient aucune attention, ils les enjambaient ou les contournaient sans plus,
«ah ben ça alors!» s’exclama Charlotte, «qu’est-ce que c’est?»
Darsan effectua un vol rapide au-dessus de la plage avant d’atterrir à bonne distance des singes, qui s’étaient réfugiés en glapissant derrière des rochers formant rempart devant la jungle,
«tout est beau,» dit Charlotte, se fiant aux données environnementales relevées par l’astronef, «moi je sors pieds nus,»
«t’es déjà pieds nus,» dit Darsan, «mais attends,»
il s’assura que la plage ne cachait pas de mauvaises surprises,
«j’ai déjà regardé,» dit-elle, en actionnant l’ouverture,
elle lui lança un sourire fripon, bondit hors de l’astronef et plongea ses orteils dans le sable doux en riant, Darsan la suivit, sans bondir, ses mocassins aux pieds, et promena un regard circulaire sur les lieux pour s’assurer que tout était beau, comme elle disait, les ordis veillaient, qui plus est connectés à l’astronef, c’est sûr, quand même,
les singes derrière les rochers les observaient, excités, mais sans faire mine de se rapprocher, des bêtes hautes sur pattes au poil jaune strié de rouge se pointaient entre les arbres le temps de renifler aux nouvelles, des oiseaux filaient en caquetant, les insectes grésillaient,
satisfait il porta son attention sur les corps qui disparaissaient, Charlotte avait cessé de rire, elle regardait elle aussi, elle se rapprocha de lui et ensemble ils avancèrent pour mieux voir, elle lâcha un cri d’horreur,
ce que la mer rejetait pêle-mêle sur la plage, c’étaient les corps sans vie d’enfants, des petits cadavres aux yeux clos ou vitreux grand ouverts, les membres entortillés ou écartés, la bouche ouverte ou serrée grimaçante, le soleil brasillait un instant sur leur peau mouillée aux teintes diverses, puis ils s’effritaient comme du sable,
une vague vint porter un bout de chou devant Charlotte, elle sursauta et recula de quelques pas, le bout de chou se désintégra comme s’il s’évaporait d’un coup et qu’il n’en restait que les cristaux,
«mais c’est absurde!» s’écria-t-elle,
Darsan la prit par le bras,
«viens, on retourne dans l’astronef,» dit-il,
elle se laissa mener, jetant un coup d’oeil derrière pour voir d’autres petits cadavres échouer sur la plage, puis s’émietter, elle frissonnait en réintégrant l’habitacle,
«t’as remarqué mes bourgeons?» elle pointa du doigt sur les branches de son pommier au-dessus du col de son t-shirt, «attends qu’ils fleurissent, toi, ça va sentir bon,» elle regardait n’importe où, elle manqua perdre l’équilibre, se laissa tomber sur le siège derrière le poste de pilotage, elle avait de la misère à respirer, «je me sens pas bien, Sand,»

5 réponses à la plage aux enfants échoués, première partie

  1. catse dit :

    en tout cas le poème (assez obscur) qui ouvre ta page aura eu le mérite de faire cogiter ceux qui potassent les poésies dites « décadentes »
    en fait Charlotte transpose les ondes qu’elle entend en musiques qu’elle connait
    pourquoi a t’elle besoin de passer par son ordi alors si elle les entend ?

    ça me gène un peu cette plage .…

    • Jean dit :

      son ordi l’aide à interpréter et à organiser en musique les sons qu’elle entend dans son oreille astrale, n’oublie pas la symbiose qui se développe entre un individu et son ordi

      • Jean dit :

        ce sont des ondes électromagnétiques comme celles que capte la NASA, Charlotte perçoit ces ondes avec son oreille astrale, ou oreille interne (comme on dit un troisième oeil), une faculté qui lui est propre, et son ordi, en symbiose avec son cerveau, les traduit en musique

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