la planète aux ovoïdes gazéiformes, deuxième partie

II.33

«l’atmosphère est générée par la roche,» dit Darsan,
«par la roche!» dit Charlotte,
«l’analyse de l’environnement…» il observa un moment de silence pour confirmer les informations relevées par l’astronef que lui relayait son ordi, «c’est une réaction chimique,» reprit-il, «entre la lumière et la surface rocheuse de la planète,»
«ah bon,»
ils entraient dans la ville à la suite des deux ovoïdes, ils empruntèrent des allées qui serpentaient entre des constructions trapézoïdales de différentes grosseurs empilées les unes sur les autres dans une sorte de désordre raisonné, des aiguilles à travers les fentes desquelles allaient et venaient des ovoïdes s’élevaient à intervalles réguliers entre les blocs de trapèzes, la musique était continuelle, elle émanait de partout,
«t’as remarqué?» dit Charlotte, «ils passent pas tous à la même vitesse à travers les aiguilles, et t’as vu leurs filaments comment ils vibrent? ça doit être ça qui produit les sons, l’aiguille agit comme un amplificateur, j’imagine, et c’est pas toujours les mêmes, on dirait qu’ils se relaient, et leur musique est jamais cacophonique,»
«probablement que chaque individu est en contact mental permanent avec la collectivité,» dit Darsan, «comme les PolyAnémones de la mère LaGross,»
«oui et non,» dit Charlotte, en fronçant les sourcils, «oui et non,»
il lui jeta un regard interrogateur, elle prit le temps de réfléchir avant de s’expliquer,
«je veux dire, on pense en humains, les PolyAnémones sont humains, c’est facile pour nous de voir leur individualité et en même temps de savoir qu’ils sont reliés mentalement, mais eux,» elle montra les ovoïdes d’un léger geste de sa main libre, son autre main toujours dans celle de Darsan, «ils sont pas humains,»
«en tout cas, ils sont plus intéressés par nous que par l’astronef,» dit Darsan, «ils doivent comprendre que c’est un appareil, pas une conscience,»
depuis leur entrée dans la ville des ovoïdes s’attroupaient à leur passage, les survolaient, sans jamais trop s’approcher, quelques-uns tournaient autour de l’astronef, mais c’était les humains qui piquaient leur curiosité, pas leur véhicule, ils semblaient saisir la différence comme l’avait remarqué Darsan,
«y a pas d’ouverture dans les constructions,» dit Charlotte, «tu crois que c’est des maisons? comment ils font alors pour entrer et sortir? comme c’est étrange,» elle pointa du doigt vers l’ovoïde qui tantôt avait exécuté la pantomime pour leur signifier de le suivre, «lui, je vais l’appeler Alpha, je dis lui, c’est peut-être elle, ou même pas, l’autre, son compagnon, ou sa compagne, ou quoi, je vais l’appeler Circa, Alpha et Circa, ça leur va bien, tu trouves pas?»
Darsan ne répondit pas, ils parcouraient des allées en zigzag, qui se croisaient, bifurquaient, fourchaient sur deux ou trois directions, la lumière du jour se réverbérait sur les constructions, des ovoïdes curieux les accompagnaient, Alpha et Circa lévitaient à quelques pas devant,
ils aboutirent finalement sur une aire ouverte au centre de laquelle s’élevait une énorme roche informe qui ressemblait à une météorite et qui reluisait d’une lueur violette,
Alpha et Circa se positionnèrent sur le sol de part et d’autre de la météorite, des ovoïdes se regroupèrent sur le périmètre de l’aire, certains sur leur ventouse, d’autres en lévitation, il ne se passa rien pendant un long moment, sinon que la musique devenait monotone, en motifs répétitifs, comme une incantation, puis la lueur violette de la météorite s’assombrit jusqu’à la voiler complètement et se fractionna en une multitude de points lumineux d’intensité et de couleurs diverses comme des millions de pixels, la météorite avait disparu,
peu à peu les pixels composèrent une représentation tridimensionnelle de la région de la Galaxie où se trouvait la planète des ovoïdes, une représentation étrange, comme si on zoomait constamment sur chacune de ses parties, comme si on les appréhendait à travers un jeu de loupes ou de télescopes, du bulbe central, diffus dans le lointain, aux bras spiraux, dont on ne voyait qu’une tranche, qui s’évasaient vers l’espace extra-galactique, la représentation simultanée des distances interstellaires avec les effets de zoom était déconcertante, ça donnait le vertige,
la musique incantatoire s’était muée en une mélodie très douce, au rythme alangui, comme une valse lente,
«ah ben ça alors,» dit Charlotte, à voix basse, pour ne pas détonner dans la musique atténuée, «ils voient la Voie Lactée comme nous, ben, je dis voir, je sais pas, tu trouves pas ça étonnant?»
«c’est peut-être pour notre bénéfice,» dit Darsan, à voix basse lui aussi, «regarde,»
«pour notre bénéfice,» murmura-t-elle, en regardant, «c’est pas fou comme idée, mais ça voudrait dire…»
elle ne termina pas sa pensée, une onde grisâtre avait pris naissance dans la représentation du centre galactique, elle devint une vague de plus en plus large et de plus en plus sombre qui éteignait les étoiles pixelisées sur son passage, quand elle engouffra le système des ovoïdes la musique stoppa net et tous s’immobilisèrent, plus un son, plus un mouvement, plus une seule fluctuation sur l’enveloppe argentée de leur intérieur gazéiforme, pas même une vibration de leurs filaments, comme s’ils avaient tous été transformés en statues,  pendant que la vague poursuivait sa course destructrice,
«oh!» fit Charlotte, et il lui sembla que même soufflée discrètement son exclamation avait retenti dans le silence lourd,
après de longues minutes la vague se dilua, s’éclaircit, pâlit, libérant les étoiles qu’elle avait masquées, un tracé lumineux surgit du système des ovoïdes et alla se perdre dans la région que Charlotte et Darsan avaient traversée, un second tracé fusa dans la direction opposée et se multiplia aussitôt en neuf tracés qui spiralaient vers le centre galactique,
puis les ovoïdes se remirent à bouger, la musique reprit, mollo d’abord, les pixels s’agglomérèrent et la météorite réapparut dans sa lueur violette, Alpha et Circa rejoignirent Charlotte et Darsan, Alpha répéta sa pantomime, les invitant à partir et prenant les devants avec Circa,
ils refirent le trajet en sens inverse, l’astronef s’était envolé vers son lieu d’atterrissage,
«tu peux lâcher ma main maintenant,» dit Charlotte, au sortir de la ville,
«c’est toi qui retient la mienne,» dit Darsan,
«ah ben oui, c’est vrai,»
elle lâcha la main de Darsan,
Alpha et Circa s’arrêtèrent à mi-chemin dans la plaine, au moment de les dépasser Charlotte s’arrêta à son tour et tendit le bras timidement pour toucher Alpha, il recula précipitamment sur sa ventouse et garda ses distances,
«ah bon,» dit-elle, en haussant les épaules,
avant d’embarquer dans l’astronef elle jeta un dernier regard sur les deux ovoïdes, ils lévitaient à présent, à l’intérieur elle retira sa moustache à oxygène, la rangea dans le compartiment aux accessoires et prit place à côté de Darsan,
l’astronef quitta la planète et fila vers son soleil,
«on s’en va où?» demanda-t-elle,
il montra l’étoile sur l’écran de pilotage d’où le tracé des ovoïdes se multipliait,
«on s’en va là, si t’as pas une autre trajectoire à suggérer,» dit-il, «un saut de huit jours, ça te va?»
«huit jours, oui, ça me va, après, quoi, on prend une des neufs directions?»
«je sais pas, faudra voir,»
l’astronef passait en hyperespace,
«quel monde étrange!» dit-elle,

2 réponses à la planète aux ovoïdes gazéiformes, deuxième partie

  1. catse dit :

    dommage que cela ne soit pas un film , ce que tu décris me parait splendide et « surnaturel » avec toutes ces couleurs et formes .
    …. comme l’effet de zoom !

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