la planète aux ovoïdes gazéiformes, première partie

II.32

Darsan voyait bien à ses yeux rougis que Charlotte avait pleuré, mais sa tristesse avait fait place à une excitation qu’elle avait peine à contenir,
«des airs joyeux, Sand,» répétait-elle, alors qu’il s’installait derrière la console de pilotage, «des airs de flûtes,»
«tu peux m’indiquer la direction?» lui demanda-t-il, un sourire aux lèvres, gagné par l’exubérance de sa jeune compagne,
«attends, attends, il faut que je me concentre,»
elle prit place à ses côtés, respira longuement, écouta attentivement, puis pointa du doigt sur une région de l’espace sur l’écran,
«c’est là, dans ce groupe stellaire,» dit-elle,
«c’est loin,» dit Darsan, «t’es sûre?»
«sûr que je suis sûre,» dit-elle avec fermeté, «ça vient de là, pas d’ailleurs,»
Darsan inséra les données de navigation et l’astronef entreprit le trajet, il leur fallut une dizaine de transits pour se rapprocher du groupe stellaire et à mesure Charlotte entendait la musique de plus en plus clairement,
«y a plus que juste des sons de flûtes, y a toutes sortes d’autres sons,» expliquait-elle à Darsan, «et c’est enjoué, c’est sautillant, y a aussi des moments calmes, comme si c’était une fête et qu’on se reposait de temps en temps, tu comprends? mon ordi m’a donné des équivalences, c’est quoi déjà? attends,» elle consulta son ordi, «c’est comme les concertos brander …, brandebourgeois de Bach ou comme les Quatres saisons de Vivaldi, ben, lui, surtout son concerto de l’été, tu les connais? non, bien sûr, moi non plus, ou, tiens, plus proche de nous, les Valses martiennes de Khartoum, écoute,»
Philéas Zidi Khartoum, né sur Mars et contemporain d’Una Longshadow, la grand-mère de Charlotte, était un compositeur de renommée intersidérale,
Darsan écoutait de bon coeur, il ne pouvait s’empêcher de sourire au spectacle de Charlotte rongée par l’impatience, elle avait hâte d’arriver à la planète d’où provenait cette musique si enlevante, les transits lui paraissaient plus longs que d’habitude, plus lents même,
«tu pourrais pas accélérer, des fois?» lui lança-t-elle un moment donné,
«c’est toi qui devrais ralentir,» rétorqua-t-il,
«pfft,» fit-elle,
ils parvinrent finalement à l’orée du groupe stellaire, qui comptait une centaine d’étoiles rassemblées en une énorme bulle lumineuse, se fiant aux indications de sa compagne Darsan zigzagua vers l’intérieur en une série de petits sauts d’une demi-douzaine d’années-lumière jusqu’à une étoile autour de laquelle gravitait une seule planète,
«c’est là,» dit Charlotte,
la planète orbitait à une vingtaine d’unités astronomiques de son soleil, une planète modeste toute entière recouverte de minéral, une planète de rochers, de montagnes, de canyons, de plaines rocailleuses, aucune trace d’eau ou de végétal, juste de la roche, mais de la roche multicolore qui réfléchissait la lumière prismatique de son soleil lointain,
«on dirait un gros quartz, tu trouves pas?» dit Charlotte, «regarde là-bas, c’est quoi?» ajouta-t-elle, en pointant du doigt,
une structure étrange s’élevait au coeur de l’une des plaines rocailleuses, Darsan descendit en basse altitude, la structure était composée de milliers d’aiguilles rocheuses de tailles diverses, allant d’une dizaine de mètres à plus d’une centaine, toutes percées de fentes longitudinales,
«tu vois ce que je vois?» dit Darsan,
«oui, et t’entends ce que j’entends?» dit Charlotte,
elle voyait ce qu’il voyait, des êtres longiformes qui s’activaient au sol ou volaient entre les aiguilles, des entités en forme d’ovales allongées de consistance gazeuse, mais compacte comme si une membrane souple et invisible les contenait, de couleur argentée, avec une touffe de filaments à une extrémité, et il entendait maintenant dans les haut-parleurs de l’astronef ce qu’elle avait entendu depuis, la musique que ces entités produisaient en se faufilant à travers les fentes,
«ah ben ça alors!» dit Charlotte, «ils font de la musique dans leurs aiguilles de roche!»
«à première vue il y en a toujours un certain nombre qui s’adonne à cette occupation, c’est continu,» dit Darsan, «sûrement un moyen de communication,» il indiqua des allées qui serpentaient entre les structures, «on dirait des rues, et là,» il montrait un groupe d’aiguilles, «on dirait un quartier, là-bas aussi, Charlotte, je crois bien qu’il s’agit d’une ville, et ces êtres-là, ses habitants,»
«ça m’en a tout l’air,» dit-elle, «on descend voir?»
«on va aller se poser sur le périmètre,»
il dirigea l’astronef vers un bout de plaine à l’écart de la ville, d’où émergeaient cinq entités qui volèrent vers eux,
«ils sont drôles,» dit Charlotte,
en effet, ils volaient debout en vibrant d’un côté et de l’autre, leurs filaments rejetés en arrière comme des cheveux au vent, ils ne semblaient avoir ni devant, ni derrière, ni aucune sorte d’aspérité sur la surface lisse de leur enveloppe,
«ça doit être leur tête, ça,» dit-elle, «je veux dire, là où y a ces sortes de filaments, on dirait des tentacules, tu trouves pas? peut-être que c’est leurs pattes et ils vivent à l’envers,»
elle éclata de rire, l’astronef atterrissait, les entités s’arrêtèrent à distance et se posèrent au sol, leur pied, ou ce qui leur tenait de pied, s’évasant comme une ventouse sur la roche, leurs filaments se courbèrent vers les visiteurs, d’autres entités étaient sorties de la ville et observaient de loin,
«ils ont pas l’air menaçants,» dit Charlotte, «on va à leur rencontre?»
«il faudra porter la moustache,» dit Darsan, «l’atmosphère est respirable, mais trop faible en oxygène, on va avoir le vertige sans ça, il faudra se couvrir aussi, c’est frisquet à l’extérieur,»
«okay,» dit Charlotte,
la moustache était une fine pellicule transparente appliquée sous les narines qui assurait l’apport en oxygène, Charlotte enfila une veste, Darsan un chandail, elle chaussa ses espadrilles, Darsan était rarement pieds nus. ils descendirent de l’astronef, lui posément, elle d’un saut, ils firent quelques pas vers les entités,
celles-ci s’approchèrent à leur tour, se déplaçant par ondulations de leur ventouse,
les deux espèces se considérèrent un long moment,
«ils sont grands,» dit Charlotte, «2,5 mètres en moyenne,» ajouta-t-elle après avoir consulté son ordi, «ils sont aussi grands que Stella, mon amie l’ourse, tu te rappelles? par contre ils sont beaucoup plus minces,»
la réflexion de la lumière sur le minéral dessinait des motifs colorés dans le ciel, les accords allègres de la musique en provenance de la ville ondoyaient dans l’air, subtilement, sans casser les oreilles, en tout cas leurs oreilles humaines,
«mon ordi les appellent des ovoïdes gazéiformes,» dit Darsan,
Charlotte éclata de rire, deux des entités dodelinèrent d’un côté et de l’autre, puis se détachèrent du groupe et avancèrent jusqu’à deux mètres à peine d’eux,
«ils sont vraiment grands,» dit Charlotte, en levant la tête, «des ovoïdes gazéiformes, tu dis?» elle éclata de rire à nouveau, «t’as vu?» les deux entités avaient dodeliné à son rire comme tantôt, «moi je les appellerais les ovales gazés,» ce qui la fit rire encore plus fort, les entités dodelinant d’autant, «ah ben ça alors,»
l’une des entités se pencha légèrement sur le côté et pointa ses filaments vers la ville en faisant mine de s’en aller,
«je pense qu’il nous invite à les suivre,» dit Darsan,
«ouais,» dit Charlotte, «tu crois que c’est prudent? je dis ça, j’ai pas peur, je ressens rien d’inquiétant venant d’eux, des êtres qui font de la musique pareille peuvent pas être méchants, mais ça serait bête de se tromper,»
Darsan lui jeta un coup d’oeil, le mélange d’insouciance et de circonspection chez sa jeune compagne le surprenait toujours, il n’était pas trop inquiet lui non plus, rien dans l’attitude des entités ne manifestait de la malice, mais il restait vigilant,
«l’astronef va nous suivre,» dit-il, «puis regarde,»
le fureteur les avait rejoints et flottait à quelques centimètres au-dessus de l’appareil,
«il est bizarre, lui,» dit Charlotte, «bon, on les suit?»
«on les suit,» dit Darsan,
«donne-moi ta main,» dit-elle,
il prit sa main dans la sienne et ils firent quelques pas, les entités ondulèrent sur leur ventouse vers les trois autres, puis. ensembles, ils lévitèrent lentement en direction de la ville, Darsan et Charlotte leur emboîtèrent le pas, l’astronef et le fureteur à leur suite,
«t’as vu?» disait Charlotte, «ils se sont même pas retournés pour faire demi-tour, pareil quand ils volent, ils ont ni face, ni dos,»

6 réponses à la planète aux ovoïdes gazéiformes, première partie

  1. catse dit :

    c’est marrant j’ai l’image (fausse) d’un dessin animé ou ils sautent comme des puces de planètes en étoiles 🙂

    une musique sautillante et tu nous sors Vivaldi …bon c’est ton choix t’es le maitre non !
    tu n’écris pas tous les jours ? je croyais

    cette page est pleine d’imagination avec l’impression de voir ces êtres musiciens ovoïdes

    • Jean dit :

      oui, j’écris tous les jours, plutôt je travaille en écriture quotidiennement, sur Charlotte et sur divers autres textes,

      • catse dit :

        ah ah comme les oeufs pour les manger à la coque quoi ! c’est noté mais je prendrais pas tes pages pour en faire des mouillettes ne t’inquiètes pas

  2. Sofy dit :

    Cette histoire est ab-so-lu-ment géniale! Je voyage dans ma tête et j’oublie tout, je décroche et m’envole auprès de Charlotte et Darsan.

    • Jean dit :

      Bon ben chu très content que ça te plaise.

      Tiens, ma routine de travail pour le récit. Le soir et la nuit. Je travaille pas de jour.

      Lundi. Je pense à l’épisode de lundi prochain. Le tourne dans ma tête. Prends des notes, stylo, clavier. Et relis, corrige et modifie (un ti peu) l’épisode publié dans la nuit.
      Mardi. Je continue avec la jarnigouenne, les notes et la relecture.
      Mercredi. Première rédaction de l’épisode, identifié [numéro. titre + notes].
      Jeudi. De la jarnigouenne toujours, des notes encore, sur l’épisode en cours, oui, mais aussi sur l’épisode suivant et sur le récit en général. Les notes, c’est quotidien.
      Vendredi. Rien. À part les notes comme de raison. Je laisse mijoter.
      Samedi. Je divise mon écran en deux. En haut, le document de la première rédaction. Je m’en sers comme guide. En bas, un document blanc, une deuxième rédaction, c’est le texte final. Après quoi le document du haut s’en va rejoindre ses pareils dans un dossier. J’en ai plus besoin.
      Dimanche. Je peaufine l’épisode.
      Lundi, la nuit, je publie. Lundi, le soir, je recommence.

      • Jean dit :

        Ça, cette routine, c’est pour dire que ce que mes lectrices et lecteurs lisent, c’est tout frais pondu de la semaine.

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *