«le cosmos est élastique pas pour rire»

II.27

«tu te rends compte, Sand?» Charlotte l’appelait maintenant par son prénom, «quand on regarde les étoiles, on regarde dans le passé, tu le sais, ça, mais te rends-tu compte que vu d’ici, Zuber est pas sur la planète Wizber? il a même pas quitté le lieu arcadien encore, que dis-je! il est même pas encore né, ni toi, ni moi d’ailleurs, le lieu arcadien existe à peine, Valence est qu’une colonie et Arcade qu’un village, et la Terre, ben, vue d’ici, elle est à l’ère préhistorique, la Terre, et plus on avance vers le centre galactique, plus le monde qu’on connaît recule dans le passé,» elle garda un moment de silence, «le cosmos est élastique pas pour rire,» elle observa un autre moment de silence, «si j’avais un télescope assez puissant et que je me positionnais au bon endroit, je pourrais me regarder naître sur Valence, ben, je me suis vue naître, j’ai l’enregistrement dans mon ordi, mais là je pourrais me voir naître en direct,» elle lâcha un petit rire, «puis, en avançant d’étoile en étoile avec mon télescope, je pourrais me voir grandir,» elle réfléchit un instant, «mais j’y pense, là, ça veut dire que dépendant de l’endroit d’où je m’observe j’existe en une infinité de points spatio-temporels, non? tu connais le Nu descendant un escalier? non, bien sûr, tu connais pas, c’est une peinture du début du vingtième siècle, tiens, regarde,»
elle activa un hologramme de la toile,
«bon ben moi, de ma naissance à maintenant, c’est un peu comme ça, je suis ici et dans tous les lieux-temps de mon existence,»
elle avait beaucoup exploré la Vieille Histoire depuis leur départ de la planète Wizber, elle s’était astreinte à une discipline stricte, au moins une heure par jour consacrée à la Vieille Histoire, mais des fois c’était tellement passionnant qu’elle y passait des heures, captivée par la musique et la peinture, la poésie aussi, c’était quand même plus facile à aborder que les gros romans, les guerres, les catastrophes, les misères de toutes sortes l’indignaient et elles les évitaient, elle parcourait le 20ème siècle et les trois ou quatre siècles précédents, le 21ème siècle et ce qui venait après lui faisait peur,
«selon ta position dans le cosmos, oui,» dit Darsan, après avoir examiné la peinture, «la réalité n’existe pas en dehors de notre imaginaire, c’est une invention en constante mutation, il n’y a aucune réalité vraie ou définitive, il n’y a que des représentations multiples, changeantes, relatives à notre position spatio-temporelle,»
«je sais bien, même si c’est difficile à comprendre, mais veux-tu que je te dise ce qui est étrange?»
«la musique des étoiles telle que tu l’entends,»
elle le regarda avec surprise,
«comment t’as deviné?»
«j’ai pas deviné,» dit-il, «je me suis posé la question moi aussi,»
«et alors? t’expliques ça comment?»
«je l’explique pas, je le constate seulement,» répondit-il, «la physique quantique a démontré que des particules peuvent être en deux endroits différents en même temps, il y a peut-être là un élément de réponse,»
«ouais, c’est pas bête, ça,» puis, après y avoir pensé un moment, elle ajouta, «non, j’ai beau dire que c’est pas bête, je vois pas,»
si, en effet, la lumière des étoiles relevait d’un passé qui reculait en proportion de la distance, comment se faisait-il que la musique qu’elles émettaient était synchronique à la perception qu’elle en avait, la distance étant abolie?
«un autre élément de réponse,» dit Darsan, «c’est la communication holographique interstellaire,»
«ah, ça, c’est pas bête,» s’exclama Charlotte, «c’est vraiment pas bête, tu tiens quelque chose, là, mais ça exige beaucoup de ressources, une communication holographique, prends par exemple entre ma grand-mère sur Terre et ma mère sur Valence, c’est pas rien, c’est beaucoup d’énergie,»
«c’est pas ce qui manque aux étoiles,» dit Darsan, «de l’énergie,»
«ouais, t’as raison, mais j’ai un autre élément de réponse, moi, tu veux savoir?»
Darsan se contenta de sourire,
«c’est parce que ma mère a mis la Voie Lactée dans ma tête,» reprit-elle, «c’est logique, non?»
«c’est logique,» dit-il, «j’ai la Voie Lactée dans la tête moi aussi,»
«oui, mais pas de la même façon,»
«non, pas de la même façon, je te l’accorde,»
l’astronef orbitait autour d’une étoile double, ils étaient assis côte à côte devant le poste de pilotage, Darsan avait élargi son siège pour que Charlotte puisse y prendre place,
ils s’étaient attendu après leur départ de la planète Wizber à transiter dans un désert cosmique comme celui qu’ils avaient déjà traversé, pas exactement pareil peut-être, mais une sorte de désert, eh bien non, ce n’était pas le désert, juste le cosmos ordinaire, avec des systèmes stellaires comme on en retrouvait dans les lieux habités, en tout cas pour Darsan, pour Charlotte c’était enveloppé dans ce qu’elle appelait la brume sonore,
«on dirait que l’idée du désert a germé dans le centre galactique,» avait dit Darsan, «mais qu’elle s’est manifestée qu’à partir de la région de la planète Wizber,»
«étrange,» avait dit Charlotte, «puis oublie pas la brume sonore devant,»
«pour toi, moi je l’entends pas,»
«pour moi, oui,»
brume sonore dans laquelle, à mesure de leur avancée, elle avait identifié trois motifs musicaux, comme des guirlandes de notes étouffées par la pluie, deux à peu près à la même distance sur le plan galactique, un à droite, un à gauche, le troisième plus loin et plus haut, Darsan maintenait leur trajectoire au milieu du triangle qu’ils formaient, n’ayant pas encore décidé avec Charlotte vers lequel se diriger,
elle comprenait maintenant pourquoi sa mère l’avait choisi pour cette mission, il calculait les sauts avec une extrême finesse, selon un réglage précis, se fiant autant à ses instruments qu’à son intelligence,
une fois un mini trou noir, caché dans un nuage de poussière interstellaire si dense que les instruments de l’astronef ne l’avaient pas détecté, les avait fait dévier sur plus d’une cinquantaine d’années-lumière, ils n’étaient pas en danger, ils étaient assez loin du trou noir, mais le nuage de poussière au coeur duquel il se planquait était si compact qu’il leur avait fallu transiter à l’aveuglette pour s’en extirper,
et justement, saisi d’une intuition immédiatement avant le saut, Darsan avait prestement ajouté dans la manoeuvre une variable qui n’avait pas empêché la déviation, ça, il l’avait pas vue venir, mais qui avait fait en sorte qu’ils ne s’étaient pas matérialisés trop près du trou noir,
c’est pour ça, avait conclu Charlotte, qu’il était l’as des exotripers,
«c’est drôle,» disait-elle, pendant qu’il bouclait les coordonnées de leur prochain transit, toujours vers le milieu du triangle, «on peut se voir dans le passé, mais on peut pas se voir dans le futur, puis quand on reviendra on se verra dans le passé du centre galactique et le passé du lieu arcadien deviendra graduellement notre présent,»
«on se voit pas vraiment,» dit-il,
«je sais bien, c’est une façon de parler, c’est comme …»
elle s’arrêta net et prêta l’oreille,
«t’entends quelque chose?» lui demanda-t-il,
elle lui fit signe de se taire, les deux motifs sur le plan galactique lui rappelaient l’un du blues, l’autre du jazz, le troisième, plus haut, un concerto pour trois violons au rythme rapide, enjoué, un tempo allegro, son exploration de la Vieille Histoire portait fruit, mais là, tout d’un coup, elle entendait des notes de piano qui dansaient avec les violons, ou ce qui ressemblait à du piano, c’étaient pas non plus des violons, plutôt des sons électroniques qui s’apparentaient à ceux de ces instruments traditionnels, elle se concentra, il lui semblait que …, elle vérifia auprès de son ordi, oui, un des violons se transformait en violoncelle,
elle pointa du doigt sur l’écran virtuel du poste de pilotage,
«un concerto pour deux violons, un violoncelle et un piano,» dit-elle, «c’est là qu’on s’en va,»
Darsan modifia les coordonnées,
«on va y arriver dans trois semaines, en cinq transits,» dit-il,
«mon pommier va commencer à pousser ses nouveaux bourgeons à ce moment-là,» dit-elle,
il lança une balise en orbite pour les arpenteurs loin derrière, puis actionna le passage en hyperespace, le fureteur de la mère LaGross en déplacement parallèle,

6 réponses à «le cosmos est élastique pas pour rire»

  1. catse dit :

    oui il y a de plus en plus de théorie sur la vitesse et les voyages spatiaux , tant qu’on a pas essayé on ne sait pas …
    bien sur tu as raison la SF dépasse toujours cette vitesse limitative pour les voyages , sinon les bouquins seraient toujours avec des histoires qui se passeraient sur la terre !

    de l’électro pop tu en as de bonne toi et pourquoi ça ? à cause du rythme ? la aussi difficile de savoir on imagine ….ou pas

    • Jean dit :

      je dis électro pop, électro pour signifier que c’est une musique composée et jouée avec des instruments électroniques plutôt qu’avec des instruments traditionnels, et pop dans le sens bien sûr de populaire, visant un public large et généralement jeune,

  2. catse dit :

    moi je l’ai toujours appelé San Darsan pourquoi j’en sais rien !peut être le coté Japonais de San monsieur .

    pour compliquer la chose tu aurais du lui faire un jumeau (paradoxe des jumeaux)
    mais il faut qu’elle voyage à la vitesse de la lumière dans ton récit ou pas ?

    donc tu mets aux orties cette théorie qui contredit la physique quantique ?
    « Un même objet ne peut pas être au même moment en deux emplacements spatiaux différents »
    difficile à imaginer cette physique quantique mais ces possibilités sont immenses

    se voir dans le futur bah suis pas sur que cela serait bon …. imagine les hommes sachant l’heure de leur mort finalement … ils seraient capables de faire n’importe quoi et je pense là aux choses pas forcément bonnes …

    tu limites souvent la musique a ce que l’on connait mais pourquoi à son époque la musique ne serait elle pas tout autre chose

    • Jean dit :

      oublie pas que ce sont les questionnements d’une adolescente,

      ils voyagent à vélocité supraluminique, i.e. plus vite que la lumière,
      « (…) elle faisait référence au coefficient de déplacement en vélocité supraluminic, la limite était 10, soit 10 000 fois la vitesse de la lumière, dans l’absolu, en arrondissant, (…) »
      épisode 3 la plante porteuse
      Darsan atteint en moyenne un coefficient de 9,65, soit 9 650 fois la vitesse de la lumière,
      pour donner une idée des distances, Valence – système solaire = 10 000 années-lumière, soit 10 000 ans à la vitesse de la lumière, en vélocité supraluminique (le déplacement en hyperespace), avec un coefficeint de 10 (le maximum), soit 10 000 fois la vitesse de la lumière, ça prendrait un an pour aller de Valence à Sol (système solaire); de même, de Valence au coeur de la Voie Lactée, la distance est d’à peu près 10 000 années-lumière, l’astronef se déplaçant à 9 500 fois la vitesse de la lumière en moyenne, et en comptant les arrêts en chemin, Charlotte aura 13 ans quand elle et Darsan arriveront au terme de leur exotrip,
      justement, dans le prochain épisode, Charlotte se penche dans son journal sur cet aspect de son aventure: la distance parcourue, celle qu’il reste à parcourir et son âge,

      la musique de son époque, Charlotte y fait référence de temps en temps en mentionnant celle qu’écoute Selsie, notamment la musique de Loral Art, mais il faut retenir deux choses : Charlotte a un penchant pour la musique de l’ancien temps et son exploration de la Vieille Histoire la met en contact avec la musique d’autrefois; cela dit, la musique des étoiles n’est pas vraiment de la musique telle qu’on l’entend, plutôt des sons électromagnétiques qu’on interprète comme de la musique, Charlotte revient sur ce sujet à quelques reprises dans les épisodes,

      • catse dit :

        tu pars du principe qu’on peut dépasser la vitesse de la lumière….. en théorie donc … et les radiations due à l’hydrogène tu les mets ou ? ça te pulvérise un être humain avant d’atteindre la vitesse de la lumière …

        oui je sais que Charlotte aime la musique ancienne et écoute de la musique de son temps , Loral Art ressemble à quoi à peu près ?

        • Jean dit :

          théoriquement, selon Einstein, il est impossible de dépasser la vitesse de la lumière,
          théoriquement aussi, certains physiciens contemporains (voir par exemple Alcubierre) postulent qu’il serait possible de se déplacer à vitesse supraluminique,
          j’en touche un mot dans l’épisode 9, en route pour Arcade, première partie:

          « (…) dans les docus Charlotte avait appris qu’en transit [en vélocité supraluminique] l’espace s’étirait derrière et se contractait devant, le vaisseau se déplaçait sur l’océan cosmique comme un surfeur sur une vague, les horloges restaient synchronisées entre le départ et l’arrivée, les lois de la relativité étaient respectées, parce que la lumière dans l’astrocab voyageait elle aussi à sa vitesse normale, pour autant que Charlotte saisissait les subtilités du processus, (…) »

          d’autres physiciens postulent qu’on pourrait surfer sur les vagues gravitationnelles de la Galaxie (c’est pas la même chose que la métrique d’Alcubierre), vagues qui roulent à des vitesses qui dépassent celle de la lumière,

          cela dit, sans les moyens imaginés par les auteurs de SF pour dépasser la vitesse de la lumière beaucoup de récits et de films n’existeraient pas …

          tu demandes : Loral Art ressemble à quoi à peu près ?
          ben voilà, c’est le problème, comment décrire une musique inconnue sans faire de comparaison avec la musique qu’on connait? la musique de Loral Art ressemble à de l’électro pop, Charlotte en parle ici et là dans les épisodes et, surprise! cette musique, celle de Loral Art, sur laquelle il me faudra alors élaborer, se révélera d’une importance particulière pour notre héroïne quand elle sera en présence de l’enfant métamorphe

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