les méditations de Sand Darsan

II.31

assis en lotus dans le milieu de son holosuite, les yeux fermés, Darsan méditait, un exercice qu’il pratiquait régulièrement depuis de nombreuses années et qui remplissait plusieurs fonctions, dont celle, basique, de régulation psychosomatique, elle lui servait aussi à se localiser dans le lieu exo, quand il disait à Charlotte qu’il avait comme elle la Voie Lactée dans la tête, ce n’était pas tout à fait faux, même si c’était exagéré, ayant développé au long de sa carrière d’exotriper et avec l’assistance de son ordi et de son astronef une carte galactique mentale détaillée,
pour le moment un sujet particulier l’accaparait, celui de Charlotte et des effets de leur aventure sur sa jeune psyché, serait-elle capable de continuer jusqu’au bout? probablement, mais dans quel état psychologique? elle était si résolue, si déterminée, en même temps que sujette à la dépression et au malaise, comme tout récemment la réaction intense que les enfants échoués avaient provoquée chez elle,
plus d’une fois il avait pensé rebrousser chemin, ne serait-ce que pour la ramener sur la planète Wizber ou même jusqu’à la station Loba, mais sa faculté d’entendre la musique des étoiles l’en retenait, ce n’était pas un hasard, il le comprenait bien, ça faisait partie du plan d’Ono Bay, un plan qu’il n’essayait pas de percer, c’était inutile, s’il avait dit à Charlotte que les mères n’étaient peut-être pas si folles que ça après tout, il n’en demeurait pas moins qu’il se méfiait d’elles,
un message d’Ono Bay s’était activé dans son ordi durant le transit précédant leur descente sur la plage aux enfants échoués, qui consistait en ceci :
«seule Charlotte peut contrer le danger qui nous menace,» disait Ono Bay sous la forme d’un mini hologramme passif, «toi, Darsan, t’es que le pilote, c’est Charlotte qui mène le bal, même si elle ne le sait pas, et c’est moi, soutenue par le matriarcat, qui la guide, le fureteur de la mère LaGross vous suivra tout au long de votre exotrip, sa présence prendra tout son sens plus tard,»
elle avait poursuivi pour le prévenir qu’à tout moment la manipulation pouvait mal tourner, elle s’en remettait à son expérience d’exotriper pour les sortir de l’embarras, Charlotte et lui, elle avait conclu avec des menaces à peine voilées sur ce qui l’attendait s’il rebroussait chemin, menaces qui ne l’intimidaient guère, la curiosité et le besoin de savoir ce qui se tramait dans le coeur de la Galaxie l’emportaient, même si au départ il avait plutôt été rébarbatif,
rien de bien neuf dans ce message, plus un rappel de ce qu’elle lui avait déjà dit, elle aurait pu se forcer et lui donner quelques indications sur l’attitude à prendre avec Charlotte, rien de bien neuf sinon qu’elle insistait sur le fait qu’il n’était qu’un rouage, important certainement, irremplaçable possiblement, mais qu’un rouage dans sa manipulation du réel et qu’il se devait de s’y conformer, combien d’autres messages avait-elle encore inscrits dans son ordi? dont il ne prendrait connaissance que selon des modalités par elle déterminées? et ne seraient-ils que des rappels comme celui-ci ou lui apprendraient-ils quelque chose qu’il ne savait pas déjà?
il n’en avait pas parlé à Charlotte, il n’en voyait pas la nécessité,
il était gagné par l’intelligence et la vivacité d’esprit de sa jeune compagne, elle apprenait vite et bien, comme c’était le cas avec le pilotage de l’astronef, elle n’atteindrait jamais à un niveau d’expertise comparable au sien, c’était là un travail de toute une vie, mais il pouvait compter sur elle en cas de problème,
ses rires, ses pleurs, son entrain, son enthousiasme, son empathie, sa vulnérabilité, toute sa personnalité pleine de détours la rapprochait de lui, elle était comme un souffle d’air frais dans les couloirs calfeutrés de son existence rationnelle et disciplinée, comme une fleur dans le jardin aride de sa pensée, — il ne put s’empêcher de sourire à l’évocation de cette comparaison,
la fois qu’il lui avait avoué que c’était rare qu’il rencontrait une personne, c’était exactement ce qu’il voulait dire, à lui qui passait la majeure partie de son temps seul dans les étoiles et qui, en compagnie des autres, restait distant et peu communicatif, elle avait ouvert un monde d’humanité qu’il avait jusque là évité, il vivait à travers elle des émotions qu’il avait toujours tenues à l’écart, il devenait plus humain à son contact, au début ça lui avait fait peur, ça dérangeait la structure ordonnée de sa personnalité, plus maintenant, surtout depuis qu’il l’avait laissée pleurer sur son épaule et que s’était levé en lui un sentiment protecteur qu’il n’avait jamais ressenti pour personne d’autre, elle s’imposait comme une petite soeur, c’était son devoir de grand frère de la protéger,
et peut-être, pensait-il, qu’Ono Bay avait manipulé son ordi en conséquence, allez savoir, quand bien même leur cohabitation prolongée était propice à leur rapprochement,
un autre aspect de leur relation le troublait, il n’avait qu’une connaissance générale de la puberté chez une jeune personne, autrement dit il n’en savait rien, et il se demandait comment ça se manifesterait chez Charlotte, si manifestation il y avait, si même c’était déjà en cours et qu’il y était aveugle, se braquerait-elle contre lui? éclaterait-elle en crises d’humeur qui le laisseraient hébété et impuissant? ou développerait-elle une fixation amoureuse envers lui? il n’éprouvait aucun désir charnel envers elle, en fait il n’avait jamais ressenti une quelconque attirance physique pour qui que ce soit, il se considérait comme un être asexué, il avait fait l’expérience de la sexualité dans son jeune âge et, malgré le plaisir, l’avait trouvée sans intérêt, ça le laissait froid, mais qu’en serait-il de Charlotte?
elle lui avait déjà dit qu’elle n’était attirée que par les membres de son sexe, elle aimait bien les garçons, mais elle préférait les filles, il espérait qu’elle ne changerait pas en cours de route, il ne saurait vraiment pas quoi faire,
il en était là dans ses pensées quand un bip dans son ordi lui apprit que celui de Charlotte l’appelait d’urgence, il activa le contact,
«Sand! Sand!» la voix de Charlotte vibrait d’excitation, «j’entends des airs joyeux, des airs de fête, c’est comme si on chantait et qu’on dansait dans les étoiles!»

3 réponses à les méditations de Sand Darsan

  1. catse dit :

    le passage ou il dit « lle avait ouvert un monde d’humanité qu’il avait jusque là évité, »
    me plait beaucoup ,on commence a sentir ,avec ses quelques phrases , une petite faille dans sa carapace .
    je ne pense pas qu’Ono Bay est eue besoin de trafiquer quoi que ce soit dans son ordi ! ça serait dommage …
    ah ça y est c’est dit : elle préfere les filles ..changera t’elle ou pas ? on le saura plus tard je sais bien ah ah

    • Jean dit :

      à propos d’Ono Bay qui a trafiqué l’ordi de Darsan, je réserve quelques petites surprises plus loin dans le récit à mes lecteurs et mes lectrices à ce sujet, cela dit, et comme je l’ai répété plus d’une fois dans des commentaires précédents, je modifierai ou même abandonnerai certains éléments amenés en début du récit quand je le réécrirai,

      • catse dit :

        quand même fais gaffe ! supprime pas les bouts que tes lecteurs /trices aiment bien , cela serait dommage

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