l’hologramme interactif de Selsie

II.30

La vie est un songe et l’univers un théâtre, l’illusion règne en tous lieux.
Jacques Audiberti

«Selsie! ma belle Selsie! que je suis contente de te voir!»
«même si je suis qu’un hologramme?»
«même si t’es qu’un hologramme,»
Charlotte l’avait minutieusement programmé, peaufinant la matrice, insérant dans les paramètres algorithmes, biostatistiques, extrapolations, dont la lettre qu’elle lui avait envoyée, pour composer une Selsie aussi factuelle que possible,
«laisse-moi te regarder,» dit-elle, «comme tu es jolie, t’as encore changé de coiffure,»
Selsie se passa la main sur sa chevelure orange brûlé, son ordi flottait près de sa tempe gauche, sa peau bleutée luisait finement dans la lumière de l’holosuite, elle était vêtue d’un t-shirt et d’un short, elle portait des sandales, ses ongles aux doigts et aux orteils étaient du même orange que ses cheveux,
«t’avais pas besoin de mettre des sandales, j’en porte pas, moi, comme tu peux voir,» dit Charlotte, en lâchant un petit rire de joie, « et ça, c’est quoi? mais c’est …»
elle ne termina pas sa phrase, elle pointait du doigt vers un collier au cou de sa copine,
«t’es toujours pieds nus, toi,» dit Selsie, à la blague, «et ça, oui, c’est le collier de perles que tu m’avais donné, je l’ai recomposé pour l’occasion,»
«que t’es gentille d’y avoir pensé,» dit Charlotte,
Charlotte avait trouvé les perles, de toutes petites billes rouges comme du sang cristallisé, sur les galets d’une baie près d’un campement d’ingénieurs et de techniciens qu’elle avait visité avec sa mère sur le continent inhabité de Valence, un des ingénieurs au campement lui avait montré comment les percer et les enfiler avec de la soie pour en faire un collier qu’elle avait offert à sa copine,
mais voilà, ces perles se désagrégeaient au bout de quelques mois, Selsie avait porté le collier jusqu’à ce qu’il tombe en morceaux,
«viens t’assoir près de moi,» dit Charlotte,
Selsie examina l’holosuite avant de prendre place sur le lit,
«y a vraiment pas grand-chose ici,» dit-elle,
«le strict nécessaire,» dit Charlotte, «tu comprends, c’est pour ménager l’énergie,»
elles auraient voulu se serrer dans les bras l’une de l’autre, s’embrasser, se cajoler, mais c’était impossible, Selsie avait beau paraître réelle et bien en chair elle n’était qu’une construction holographique, il n’y aurait entre elles que le contact de la corporalité de Charlotte avec la pixelisation de Selsie, comme quand Charlotte avait eu le réflexe de toucher l’hologramme de bébé Dorothée chez Béatrice,
elles placotèrent comme des bonnes, riant, pleurant, gesticulant, se remémorant des souvenirs, elles chantèrent même un petit air ensemble, Charlotte raconta ses aventures en long et en large, elle parlait vite, des fois il lui fallait reprendre son souffle tellement elle était excitée, une chance que Selsie l’interrompait à tout bout de champ pour en savoir plus,
quand elle raconta l’épisode des enfants échoués Selsie frissonna de malaise,
«mais c’est horrible!» s’exclama-t-elle,
«ça m’a flanqué un coup sévère, tu peux me croire,» dit Charlotte,
«je te crois, ma pauvre amie, mais comment t’expliques ça?»
«j’arrive pas à l’expliquer, Selsie, je comprends pas, c’est comme si le cosmos voulait me dire quelque chose, mais me dire quoi?»
«le cosmos, ou l’enfant métamorphe,» dit Selsie, «s’il existe,» ajouta-t-elle au bout d’un moment, «tu te rappelles la fois qu’on a décidé que l’univers n’a aucun sens?»
Charlotte s’en rappelait, elles avaient été invitées un après-midi par un frère aîné du groupe K auquel Selsie appartenait à discuter métaphysique avec des étudiants en philosophie, et elles en étaient venues à la conclusion que l’univers n’avait pas de sens, plus précisément qu’il n’avait pour sens que celui qu’on lui donnait,
«mais là, de sens,» dit-elle, «j’en trouve pas, plus j’avance, plus c’est bizarre,»
«Darsan, lui, qu’est-ce qu’il en pense?»
«je sais pas trop, je pense qu’il est aussi perplexe que moi,»
«comment ça se passe avec lui?»
«Sand? ça va,»
«c’est vrai, tu l’appelles par son prénom mantenant, c’est normal, depuis le temps que vous voyagez ensemble,»
«il a beaucoup changé, tu sais, ben, je dis ça, il est toujours aussi énigmatique, non, c’est pas tout à fait ça, renfermé, c’est ça, introverti, il passe de longues périodes dans son holosuite, mais il est plus attentif avec moi, plus chaleureux, plus bienveillant, c’est comme un grand frère, il m’a appris à piloter l’astronef, je te l’ai dit dans ma lettre, je suis pas aussi bonne que lui, mais je peux me débrouiller au cas où,»
«dis pas ça, au cas où, tu me fais peur, est-ce que tu manges bien?»
«ben, oui, je mange bien,» répondit Charlotte, «bah, tu sais, la nourriture synthétisée, ça reste de la nourriture synthétisée, pas vrai?»
«et tes pommes?» dit Selsie, «je vois qu’elles repoussent, montre voir,»
Charlotte activa la transparence de son t-shirt, les bourgeons commençaient à fleurir,
«c’est si joli,» dit Selsie, «mais y a une chose que j’ai toujours voulu te demander, tes pommes, elles mûrissent, okay, elles tombent dans ta chair et elles te nourrissent, mais les feuilles, elles, qu’est-ce qui se passe avec les feuilles?»
Charlotte se regarda la poitrine, désactiva la transparence de son t-shirt, puis regarda Selsie,
«c’est drôle,» dit-elle, «j’avais jamais pensé à ça,» elle s’informa auprès de son ordi, «elles meurent pas, elles vieillissent avec moi, d’autres feuilles vont pousser durant ma croissance, mais y a une limite à leur nombre,»
«ah ben,» dit Selsie, puis, montrant l’holosuite d’un geste du bras, «mais qu’est-ce que tu fais durant les transits? tu m’en as parlé dans ta lettre, mais dis-moi encore comment tu passes le temps, ma pauvre Charlotte, comme tu dois t’ennuyer,»
«bien sûr que je m’ennuie, mais je m’occupe, je regarde des films, je lis, tu me croiras pas, mais je me suis tapée l’Introduction à la métahistoire du professeur Zuman,»
«hiii!» fit Selsie, «c’est pas rien,»
«ben, je dis que je lis, pas vraiment, je virtualise plutôt,»
«c’est ce que je ferais moi aussi, et tes Beatles? t’écoutes toujours tes Beatles?»
«c’est pas mes Beatles, et je les écoute plus autant qu’avant, c’est drôle, han? mais on dirait que maintenant je suis plus portée vers la musique actuelle, comme Loral Art, je l’écoute beaucoup ces temps-ci,»
un grand sourire de satisfaction illumina le visage de Selsie,
«ah ben ça, ma vieille, il était temps que tu t’y mettes, il fallait que tu t’éloignes pour te rapprocher,»
elles éclatèrent de rire,
«puis aussi je me pratique sur la flûte raméenne, tu veux en entendre un bout?»
Selsie voulait bien, Charlotte se leva, sortit une des flûtes d’un tiroir et, debout dans le milieu de l’holosuite, joua un air,
«c’est beau,» dit Selsie en applaudissant, «c’est de toi?»
Charlotte rangea la flûte et reprit place sur le lit,
«ben non, penses-tu,» dit-elle, «c’est un petit solo d’une pièce pour les trois flûtes, c’est dans le répertoire,»
elles continuèrent de bavarder, refrénant à maintes reprises le désir de se toucher, puis vint le moment de se déconnecter,
«ah!» dit Selsie, en faisant la moue, «mon programme va prendre fin,»
«je sais,» dit Charlotte, d’un air désolé, «mais ça m’a fait tellement de bien, tu sais, ma belle Selsie, je serai plus tout à fait la même quand je reviendrai,»
«moi non plus je serai plus tout à fait la même,»
elles se dirent au revoir, un sourire courageux aux lèvres, puis l’hologramme s’éteignit, Charlotte restait immobile sur le lit, elle pleurait en silence,

4 réponses à l’hologramme interactif de Selsie

  1. catse dit :

    mais si son hologramme est programmé et imaginé par Charlotte comment peut elle être surprise par sa coiffure etc ?
    j’ai du sauter un truc …
    oui ses feuilles ? tu ne réponds pas à la question ! théoriquement elles devraient se décomposer ,devenir nourriture (humus) mais là ?

    • Jean dit :

      « comment peut-elle être surprise par sa coiffure etc? »
      ben, c’est expliqué dans le paragraphe précédent :

      Charlotte l’avait minutieusement programmé, peaufinant la matrice, insérant dans les paramètres algorithmes, biostatistiques, extrapolations, dont la lettre qu’elle lui avait envoyée, pour composer une Selsie aussi factuelle que possible,

      ne pas oublier non plus que j’ai mentionné au début du récit, quand j’ai présenté Selsie, qu’elle aime changer de coiffure souvent, donc la programmation de l’hologramme par Charlotte en tient compte,

      les feuilles, j’y reviendrai plus tard,

      • catse dit :

        oui justement quand c’est écrit que Charlotte l’avait minutieusement programmé (son hologramme de Selsie ,je pense que c’est implicite ?) donc ce n’est pas un hologramme en direct ou alors j’ai mal lu

        je vais pas chipoter …..admettons

        • Jean dit :

          non, ce n’est pas un hologramme en direct, c’est un hologramme programmé avec TOUT ce que Charlotte sait de Selsie, y compris l’info enregistrée dans son ordi (celui de Charlotte) depuis qu’elles se connaissent, plus la lettre qu’elle lui a envoyée, que Selsie n’a pas encore reçue, mais dont le propos est ajouté aux paramètres de l’hologramme, ce qui en fait la représentation d’ « une Selsie aussi factuelle que possible », et en tenant compte des ressources de l’astronef,
          on peut penser que Charlotte a inséré sans s’en rendre compte dans les paramètres de l’hologramme certaines « attentes » de sa part, comme par exemple le collier de perles au cou de Selsie …

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