le débobinage de Fanta

VIII.89

toulmonde s’était rassemblé dans la tour de la biosphère, Ono Bay et Fanta se tenaient debout l’une devant l’autre, elle avait matérialisé des gradins sur un côté où Charlotte, Selsie, Élina, Aline, Mei Lin et Éfrémia avaient pris place, sur le côté opposé trois virtuels holographiques flotttaient dans la lumière rosée de la tour, un groupe de mères terrestres, dont les mères Una Longshadow, Asa Daril et Éva Lopez, occupait celui du centre et faisait demi-cercle autour de Darsan et, devant lui, d’un socle sur lequel reposait le fragment de trou noir, sur les deux autres, de part et d’autre, la mère LaGross dans son océan intérieur sur Arcade et Béatrice et des voisins sur NOR-4, Dorothée était assise à l’écart et construisait des formes géométriques avec de la pâte de pixels,
l’événement était retransmis dans toutes les régions de la zone habitée,
les mères terrestres et la mère LaGross entonnèrent un chant rituel, Ono Bay dessina des doigts dans la lumière ambiante de longues et lentes arabesques autour du visage de Fanta, il se mit à chanter lui aussi, un chant de douleur, de peine, de misère, bientôt son chant se mua en pleurs, en hurlements, en gémissements dont les éclats enterraient presque celui des mères, un tourbillon d’enfants souffrant se mit à tourner en accéléré sur sa peau en une succession folle de tableaux, un vortex de dessins animés sanglants et glapissant, un cyclone de pixels déments qui racontaient le malheur des enfants maltraités, de plus en plus vite, de plus en plus dense, comme une superposition impossible de toustes que la Vieille Histoire avait abandonnés, de Fanta lui-même on ne percevait plus que des parties tout de suite occultées par l’ouragan de ceux et celles qu’il portait en lui, son chant s’était transformé en une plainte monotone synchronisée au chant des mères,
Dorothée releva la tête, regarda le maelstöm qu’était devenu Fanta, se leva, s’approcha de lui à petits pas rapides, tendit la main, le toucha, des papillons d’énergie dansèrent sur le bout de ses doigts, elle retira la main par réflexe, toucha à nouveau, deux fois, trois fois, riant de l’effet, puis retourna à ses occupations,
Charlotte obseva un moment sa petite soeur, elle l’impressionnait, elle parlait déjà comme une grande, bout de chou alerte et futé, elle serait une mère manipulatrice, ça ne faisait aucun doute, de la main elle ramassait des poignées de lumière comme on ramasse du sable et les manipulait pour en faire de la pâte de pixels qu’elle modelait comme de la plasticine diamantée, sans la toucher, comme quand la mère Bay manipule un ordi et comme maintenant, ses doigts valsant à quelques centimètres de la tête de Fanta,
une tempête d’émotions inconfortables secouait Charlotte, elle était emplie d’une tristesse immense à la vue du pauvre Fanta qui n’était plus qu’un ramassis d’enfants déchiquetés gémissant au rythme de l’incantation des mères, Selsie lui prit la main, saisie elle aussi par la férocité de l’événement, qu’Aline, Mei Lin et Éfrémia à côté dans les gradins, Béatrice et ses voisins sur le virtuel holographique, surveillaient attentivement, quant à Élina, elle croquait dans un fruit, elle s’en était apporté une provision dans un sac en bamdoulière, elle semblait prendre plaisir à ce spectacle de l’horreur,
«il fallait que ça arrive,» dit-elle, en réponse au regard perplexe que Charlotte lui avait jeté,
puis il se produisit quelque chose d’étrange, le chant des mères s’était amplifié, la mère LaGross, sa voix rauque mêlée à celle des autres, du mouvement des bras créait des vagues qui dansaient au rythme des modulations, suele la mère Bay restait muette, Fanta se mit à se dérouler comme une bobine, il se défaisait en un filet d’énergie qui plongea dans le virtuel holographique terrestre, un filet de fragments d’enfants pêle-mêle qui s’étirait, s’allongeait, serpentait dans les années-lumière comme dans un couloir cosmique jusqu’à s’engouffrer dans le trou noir,
tous ces enfants que Fanta avait portés, tout ce qu’ils avaient été, tout ce qu’ils avaient enduré, tout ce qu’ils auraient voulu être, tout ce qui leur avait été renié, interdit, défendu, volé, la vie dont ils avaient été dépouillé, leurs rêves floués, leurs désirs arrachés, leurs émotions refoulées, leurs membres brisés, leurs corps abusés, tout ça transitait à une vitesse inconcevable de la tour jusque dans le trou noir sur Terre,
de Fanta il ne resta bientôt presque plus rien, que l’ombre de ce qu’il avait été à mesure que ceux et celles qui l’avaient hanté filaient hors de lui, une silhouette, un reflet, le flash d’une ligne de vie, puis plus rien, il avait disparu avec la dernière note du chant des mères,
«voila,» dit la mère Bay dans le silence soudain, «c’est fait,»
«au revoir, Sand,» lança Charlotte avant que les virtuels holographique s’éteignent,
elle eut un pincement au coeur, il était resté immobile comme une statue, la tête légèrement penchée pa en avant, le visage fermée, le regard fixé sur le trou noir devant lui comme si rien d’autre n’existait, il n’avait pas levé les yeux une seule fois, ne serait-ce que pour lui accorder une seconde de son attention à elle, Charlotte, elle se sentait trahie par son indifférence,
Ono Bay se tourna vers elle,
«il t’enverra un message,»
«ah bon,» dit Charlotte, un peu soulagée, «quand même, il aurait pu me regarder au moins une fois, non?»
«maman!» lança Dorothée, «viens voir, j’ai bâti une ville trigonométrique!»
Ono Bay dématérialisa les gradins, puis alla s’accroupir près de sa benjamine, Aline la rejoignit, Mei Lin et Éfrémia quittèrent la tour, suivies peu après par Charlotte, Selsie et Élina,
un grognement attira leur attention, l’ourse Stella était assise dans la sable à quelques pas de la tour, elles prirent place devant elle, Élina lui offrit un fruit, Stella s’en empara de sa grosse patte et l’avala en deux bouchées, ce qui fit rire la fillette,
«toi,» dit Charlotte à Stella, «tu veux savoir ce qui s’est passé, ça t’intrigue,»
Stella grogna que oui,
«eh bien, je vais te raconter, mais avant…»
de son ordi elle transmit des instructions à un robot,
«c’est que ça m’a secoué, si tu veux savoir,» ajouta-t-elle, «faut que je récupère,»
«moi aussi,» souffla Selsie,
«pas moi,» lança Élina,
«oh, toi,» dit Charlotte, «je sais pas ce que ça prendrait pour t’émouvoir,»
«Fanta est en paix maintenant,» répliqua Élina, souriante, «toustes sont dans le trou noir,»
«pourquoi Fanta était ici et le trou noir là-bas?» demanda Selsie,
«je sais pas,» répondit Charlotte, «faudra demander à la mère Bay,»
quelques minutes plus tard un robot volant déposait des bouteilles d’eau et des barres nutritives près du petit groupe,

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