des paroles sur la musique des étoiles

VIII.81

«Selsie!» s’écria Charlotte,
«Charlotte!» s’écria Selsie,
elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, riant aux éclats, puis, se tenant à bout de bras,
«laisse-moi te regarder!» dirent-elles en même, ce qui les fit redoubler de rire,
Élina se dandinait à côté,
«Selsie,» dit Charlotte, «je te présente Élina, mon amie Élina, elle veut être ton amie aussi,»
«bonjour, Élina,» dit Selsie, «j’ai bien aimé les messages que tu m’as envoyés, tu sais, oui, je veux bien être ton amie,»
Élina se jeta dans les bras de Selsie, qui, après s’être dégagée, demanda où était Fanta, lequel justement s’approchait, Selsie le regarda attentivement,
«il chante,» dit Élina, «il parle pas, il chante,»
Selsie fit oui de la tête, Fanta tendit la main et dit en chantant,
«ça va te faire drôle de me toucher,»
en effet, Selsie, prenant la main de Fanta, ressentit à la fois la chaleur de la peau et l’absence des pixels,
«mais je dois retourner avec Éfrémia,» chanta Fanta en lâchant la main de Selsie, «j’ai la tête toute drôle, et c’est pas drôle, c’est pas une geôle, mais j’ai pas le contrôle,»
Selsie ne put réprimer un sourire, elle regarda Élina,
«il parle toujours en rimes? ou chante plutôt?»
«pas toujours,» répondit Élina, «souvent,»
mais Fanta s’était retourné et rejoignait Éfrémia qui s’était tenue à l’écart, ils prirent la direction des bâtisses de la station, d’où Rini Loba émergeait à petits pas rapides pour venir accueillir les arrivants, suivi de près par le multiple AbéNazarDé,

le transit de la base RL-6 à la station Loba avait parut durer une éternité à Charlotte, c’était tellement lent, un astrocargo!
dès le lendemain de son arrivée, alors qu’on le déchargeait de sa cargaison de matériaux et d’approvisionnements pour la base et qu’on avait pris connaissance des instructions des mères relayées par un message de Rini Loba, Darsan partait seul à bord de son astronef, le chromaphone dans son holosuite, les adieux avec Charlotte furent intensément dramatiques, Charlotte ne put s’empêcher de verser de chaudes larmes,
«comme tu vas me manquer, Sand,» pleurnichait-elle, «comme tu vas me manquer,»
elle aurait voulu le serrer dans ses bras, Darsan souriait tendrement,
«on se reverra, ma petite Charlotte, t’en fais pas,»
ils s’étaient longuement regardé en silence, debout dans le milieu du poste de pilotage, il n’y avait plus qu’un siège, celui que Darsan occuperait, le banc derrière avait disparu, ainsi que les divers objets qu’ils avaient accumulés au cours de leur déplacement, des ingénieurs avaient remodelé l’astronef, vidé et désactivé l’holosuite de Charlotte,
«c’est nu, ici, tu vas pas t’ennuyer?» demanda Charlotte, en s’essuyant les yeux,
«c’est comme avant que je te rencontre,» dit-il,
«à part le chromaphone dans ton holosuite,» dit-elle, «t’as même pas un petit quelque chose de moi ici? un petit quelque chose pour me rappeler à toi?»
«je t’ai toute dans mon ordi, Charlotte,»
«m’ouais, ben moi aussi, pis je garde précieusement dans un coin de mon ordi le baiser que je t’ai donné la première que je t’ai vu, tu te rappelles?»
«tu m’as dit que mes lèvres goûtaient le brûlé des étoiles que je frôle et les épices des mondes que j’explore, et que mon haleine était glaciale comme les espaces interstellaires, bien sûr que je m’en rappelle, comme toi c’est un souvenir que je garde précieusement comme un trésor dans un coin de mon ordi,»
«pis toi tu m’as dit que je goûtais la pomme,»
«et tu m’avais pas trouvé très poétique,»
elle éclata de rire, puis, redevenant sérieuse,
«oh, Sand, il faut vraiment qu’on se sépare? non, dis rien, je sais qu’il le faut, ainsi l’ont décidé les mères, elles doivent savoir ce qu’elles font, oui? tu crois vraiment que tu vas dépasser la vélocité supraluminique?»
«les calculs semblent au point, en tout cas tant que je suis en état holographique et que le trou noir est à bord, ça devrait aller, oui,»
elle aurait voulu ajouter quelque chose, en dire plus, faire durer le moment, après avoir dit un dernier au revoir et quitté l’astronef elle resta longtemps sur place, immobile, le regard dans la partie du ciel où il avait disparu,
si les mères avaient raison, s’appuyant sur les calculs des scientifiques, l’astronef, piloté par un hologramme, direction le système solaire, son énergie multipliée par la présence du trou noir, ses haltes réduites au minimum, devrait dépasser la vélocité supraluminique et atteindre sa destination en quelques mois plutôt qu’en une douzaine, si elles avaient raison, se disait Charlotte, et si les scientifiques ne s’étaient pas trompés dans leurs calculs, elle avait l’impression que la crainte de ne plus jamais revoir Sand ne la quitterait plus, la pensée qu’il faillirait à franchir le mur de la vélocité supraluminique et se volatiliserait dans la noirceur infinie du cosmos lui serrait le coeur,

trois jours plus tard elle partait elle-même à bord de l’astrocargo avec Fanta, Élina, Éfrémia, Mei Lin, le pilote, le co-pilote, un ingénieur et un technicien, selon les instructions des mères, comme pour Darsan,
elle explora le vaisseau de fond en comble avec Élina, comparé à l’astronef de Darsan et à l’astrocab de Glas Bok, c’était grand, même s’il n’était pas un des plus gros, trois holosuites servaient de réservoirs énergétiques, pas d’holosuite pour le personnel et les passagers, des quartiers seulement, c’était spartiate, son ordi lui avait suggéré le mot, mais c’était pas grave, il y avait quand même une quatrième holosuite pour le divertissement, aux programmes limités, fallait le dire,
elles s’étaient dénichées un coin tranquille derrière un rempart de larges casiers dans une des cales du vaisseau, c’était le silence complet dans ce coin particulier, elles n’entendaient plus aucun des bruits habituels du vaisseau, que leurs respirations, leurs murmures, leurs éclats de rire, la plupart du temps c’était Charlotte qui parlait, elle parlait de la vie dans la biosphère, du brouhaha dans la ville de Valence, de l’activité sur Arcade, elle parlait de sa mère, de ses soeurs, de Selsie, de l’ourse Stella aussi, elle lâchait des gros soupirs quand elle parlait de Dorothée, elle en voulait un peu à la mère Bay de lui avoir fait manquer les premières années de sa petite soeur,
«pas trop, juste un peu,» souffla-t-elle dans l’oreille d’Élina en faisant « un peu » des doigts, «j’ai manqué son début, ça me froisse,»
«pense à tout ce que tu vas pouvoir lui raconter,» lui chuchota Élina,
elles n’osaient pas élever la voix dans le silence magique de leur retraite, que parfois elles brisaient d’une exclamation ou d’un éclat de rire, ce qui les faisait pouffer encore plus en se retenant pour ne pas se faire entendre,

Fanta, lui, ne sortait que rarement de ses quartiers, il restait silencieux quand il partageait leurs repas dans la salle commune, comme à son habitude il ne mangeait pas beaucoup, Éfrémia et Mei Lin occupaient une pièce adjacente à la sienne,
parfois il venait jouer de la flûte avec Charlotte et Élina, et comme avant la musique des étoiles telle que Charlotte la transcrivait avec la flûte le fascinait, il avait même mis des paroles sur une des musiques,

«sur l’océan galactique,
sur les vagues cosmiques
vogue mon vaisseau holographique,
étoiles! étoiles! à la si douce musique,
pourtant, pourtant aux accents si tragiques,
soyez pour moi des phares organiques,
bercez-moi de vos souvenirs,
projetez-moi dans votre avenir,
aidez-moi à devenir
pour après départir,»

drôles de paroles, on lui demanda ce qu’elles signifiaient, il ne le savait pas, elles lui étaient venues comme ça, sur un bout de musique des étoiles qu’il affectionnait,
ça, c’était quand il était d’humeur sociable, même s’il avait toujours la mine un peu basse, ça ne lui arrivait pas souvent, ça ne durait jamais bien longtemps,
il s’amusait, c’était devenu une habitude, à taquiner Charlotte et Élina parce qu’elles dormaient rarement seules, soit les deux dans le lit de Charlotte, soit dans celui d’Élina,
«pourquoi vous dormez jamais seules dans votre lit?» leur avait-il chanté durant une de ses périodes sociables, «vous êtes tellement obligées que ça de partager votre nid?»
«c’est pas de tes affaires!» avait répliqué Élina,
«on dort pas toujours ensemble,» avait dit Charlotte, «pis des fois tu pourrais venir nous rejoindre, non? ça te ferait du bien de dormir avec nous, tu penses pas?»
«je dors assis,» avait modulé Fanta, «je dors assis dans un fauteuil,»
«ça empêche pas,» avait dit Charlotte,
«ça empêche,» avait-il chanté, «des fois je vois Éfrémia endormie dans mon lit, puis je la vois plus parce qu’elle était pas ici,»
«comment tu peux la voir, si tu dors?» avait dit Charlotte,
«je dors les yeux ouverts, mes paupières sont des volets colorés transparents clos sur mes yeux ouverts,»
«c’est toujours la même chose avec toi,» avait dit Élina, «tu pourrais changer de disque des fois,»
«toi aussi,» avait-il chantonné, «tu pourrais, toi aussi,»
elle avait levé les yeux au ciel en signe d’agacement,
qu’il était difficile à comprendre! pensait Charlotte,

«il est multipolaire, pluridirectionnel et crypto-émotif,» expliquait Éfrémia, «il est égaré dans une forêt d’enfants, il est seul dans la multiplication des enfants qu’il transporte en lui, sa santé physique ne se détériore pas, mais son énergie vitale se dilue et se disperse dans le labyrinthe des nombreuses vies qui l’occupent, il entend les pleurs, les gémissements, les hurlements des enfants du monde comme toi, Charlotte, tu entends la musique des étoiles, et c’est grâce à toi, Élina, à ta bonne humeur, à ta joie de vivre, à ton insouciance qu’il ne perd pas complètement la tête, t’es un invariant dans la spirale de son désarroi,»
elle s’occupait de Fanta comme une mère, une amie, une infirmière, une analyste, et il n’était pas insensible à son charme physique,
pendant ce temps Mei Lin traitait les informations qu’elle avait recueillies dans les archives de l’enfant métamorphe, elle rassemblait leurs histoires, les cataloguait, les filtrait, les référençait, les inventoriait, les analysait à la lumière de ses connaissances en sémiologie et en histoire des mythologies, elle montait un dossier qu’elle comptait ajouter à celui de la métahistoire,
«ça te dérange pas, tout ça?» lui demanda Charlotte une fois, «toutes ces archives, là, ça te dérange pas? moi ça m’attriste tellement,»
«moi, ça m’attriste pas,» intervint Élina,
«toi, t’es un drôle de fille,» dit Charlotte,
«ça m’attriste, oui,» dit Mei Lin, «je ne peux pas justifier cette souffrance, c’est ce qui m’attriste surtout, c’est ce qui me choque, mais je dois garder une distance professionnelle, je ne dois pas laisser mes émotions perturber ma recherche, ce n’est pas à moi de les consoler, tous ces enfants qui ont souffert, qui souffrent encore à travers le temps, je le voudrais que j’en serais incapable, mais je dois les étudier, les analyser, froidement, scientifiquement, pour les ajouter aux annales de notre histoire, comme l’enfant qui nommait le monde dans l’histoire de Fanta et qui ajoutait sa chanson à la chanson du village, c’est ce que je fais à ma façon,»
«m’ouais,» dit Charlotte,

l’astrocargo avait grignoté l’espace comme une tortue, sautillé en lourdaud d’un relais au suivant, Charlotte avait beau s’occuper, le temps s’étirait comme un ruban qui n’en finissait plus, Sand lui manquait terriblement, elle avait l’impression que l’absence de l’exotriper, son exotriper extraordinaire, lui avait ôté la faculté de rationaliser leur aventure, elle ne comprenait plus rien, tant qu’il avait été là, même en hologramme, le puzzle de leur exotrip s’était coloré de configurations déchiffrables selon les sentiers et les tournants de leurs conversations, maintenant qu’il n’était plus là, qu’il n’était plus que des enregistrements dans son ordi, les pièces du puzzle tournoyaient en désordre dans son esprit,
«si c’était pas de toi,» confia-t-elle à Élina dans leur coin de silence, «je pense que je perdrais la boule,»
«mais non, mais non,» chuchota Élina, «c’est juste que t’es partie depuis trop longtemps, y était temps que tu reviennes,»
Charlotte enviait Élina d’être si à l’aise, si désinvolte, si nonchalante,
et c’est avec un soulagement qui la fit sangloter de joie qu’elle entendit le pilote annoncer leur décélération dans le système stellaire de la station Loba,

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