«heureuse qui comme Ulysse …»

VIII.84

un message et deux véhicules les attendaient à l’astroport d’Arcade, le message invitait Charlotte à rejoindre la mère LaGross à bord de l’un des véhicules, l’autre véhicule conduirait Selsie, Élina et Glass Bok à l’hôtel où des chambres leur avaient été réservées,
Élina aurait préféré accompagner Charlotte, elle voulait voir la mère LaGross,
«c’est pas moi qui décide, han?» lui dit Charlotte, «tu la verras une autre fois, en attendant va donc au Grand Bazar avec Selsie, on se reverra à l’hôtel,»
les trois filles prirent place à bord de leur véhicule désigné, Selsie et Élina en direction du Grand Bazar, Charlotte en direction de la mer intérieure où flottait la mère LaGross, Glass Bok restait derrière pour veiller à l’entretien de son astrocab, il les retrouverait à l’hôtel,
comme elle l’avait déjà dit à Selsie Charlotte ne craignait plus la mère LaGross, intriguée même par ce qu’elle lui voulait et par le rôle qu’elle jouait dans cette histoire,
c’est avec plaisir qu’elle se laissait transporter le long des buildings et qu’elle respirait l’air salin de la ville, elle ne faisait que commencer à réellement prendre conscience qu’elle était de retour dans son monde, elle était toujours habitée par l’impression diffuse d’en être encore un peu étrangère, comme si elle le redécouvrait, ce qui n’était pas tout à fait inexact, son ordi lui souffla la pensée qu’elle le voyait d’un oeil renouvelé par son exotrip, c’était logique,
elle se demanda si Darsan était jamais visité par une telle sensation, lui qui avait passé le plus clair de sa vie en exotrip, sûrement, conclut-elle, elle n’avait qu’à se rappeler son attitude détachée quand il avait mis le pied sur le plateau de la biosphère à l’aube de leur rencontre, elle eut un pincement au coeur en pensant à lui, son cher Sand, son exotriper extraordinaire, où en était-il dans son transit à vélocité supraluminique maximale en direction du lieu terrestre? qu’allait-il lui arriver une fois parvenu à destination? et dans quel état?
le véhicule débouchait sur la berge de panneaux solaires, le multiple AbéNazarDé lui faisait signe d’un véhicule amarré au quai, elle eut une impression de déjà vue en allant les rejoindre, Abélard lui tendit la main pour l’aider à monter à bord, ce qui était un geste de pure civilité, le véhicule étant absolument immobile au-dessus de l’eau,
«bonjour, Charlotte,» dit-il, «comme nous sommes contents de te revoir,»
il parlait bien sûr au nom du multiple, les deux Polys, lui et Dédale, et l’Anémone, Nazarine,
«c’est que t’es notre humaine préférée,» dit celle-ci,
«notre héroïne,» ajouta Dédale, ses branchies froufroutant d’excitation, «notre idole, notre modèle,»
«ah bon,» fit Charlotte,
le véhicule fila au-dessus des vagues, l’architecture colorée d’Arcade rapetissait à mesure,
«qu’est-ce qu’elle me veut, la mère LaGross?» demanda Charlotte,
«comme si on le savait,» dit Abélard,
«tu sais bien que mère ne nous dit rien,» dit Nazarine,
«et toi?» dit Dédale, «ta mère? elle t’a laissé un message? elle t’a dit quoi?»
Charlotte leva les yeux au ciel,
«comme si moi aussi je la comprenais,»
le multiple l’interrogea sur son exotrip, elle leur raconta la sphère de Dyson, les 2de3 et leur langage en virgules flottantes, ils l’écoutaient avec intérêt, firent des oh et des ah quand elle leur montra un virtuel de l’individu Dim249 enregistré dans son ordi, en fait ils la mitraillèrent de questions comme s’ils voulaient tout savoir de son voyage, là, maintenant, avant d’arriver devant la mère LaGross, elle s’inclina avec grâce et répondit avec patience, amusée par leur curiosité, surtout Dédale,
un fureteur les survolait depuis un bon moment, elle le pointa du doigt,
«je sais pas si c’est le même qui nous a suivis, Sand et moi, mais il a tout enregistré,»
«le même ou pas,» dit Abélard, «ils sont tous synchronisés avec mère,»
«celui qui vous a suivis,» dit Nazarine, «a partagé ses données avec les autres à son retour,»
«et nous,» lança Dédale, «pauvres de nous, on y a pas accès,»
«seulement ce que mère veut bien nous laisser voir,» dirent-ils d’une même voix, en affectant un air misérable, ce qui fit rire Charlotte,
«attendez,» dit-elle, «je vais vous transférer un diaporama mon exotrip, j’aurais dû y penser avant, c’est un montage, un résumé, faudra attendre pour les détails,»
à son retour sur Valence, dans la biosphère, où elle déposerait la somme des données recueillies au cours de son aventure,
son ordi se synchronisa à ceux du multiple et effectua le transfert du diaporama,
«on va le visionner avec plaisir et intérêt, tu peux en être sûre,» dit Abélard,
«mais ça sera pas pareil,» dit Nazarine,
«pas pareil à quoi?» demanda Charlotte,
«c’est mieux quand c’est toi qui raconte,» dit Dédale,
«m’ouais,» dit Charlotte,
«faudrait se revoir,» dit Abélard, «comme un rendez-vous,»
«si mère veut bien,» dit Nazarine,
«je vois pas pourquoi elle voudrait pas,» lança Dédale sur un air de défi, au même moment exprimé sur le visage des deux autres,
«on aime tellement t’écouter,» dit Nazarine,
«peut-être demain?» hasarda Abélard, «ou après-demain?»
«avant ton départ pour Valence,» dit Nazarine,
«tu pars quand?» demanda Dédale,
«je sais pas,» répondit Charlotte, «dans pas longtemps, ça c’est sûr, je veux retourner au Grand Bazar avant, on pourrait se rencontrer là?»
le multiple fit oui de la tête, le sourire auz lèvres,
ils approchaient du centre de la mer intérieure, Arcade et ses bâtiments n’étaient plus qu’une ligne informe sur la périphérie de l’horizon, la mère LaGross était telle que Charlotte l’avait vue la première fois, la tête et les bras au-dessus de l’eau, la masse de son corps immergée, ses multiples affairés autour d’elle, des fureteurs dans les airs,
elle ne lui paraissait plus aussi imposante, à côté des pyramides de la planète Impossible son gigantisme était tout relatif,
un virtuel du visage de la mère apparut devant le véhicule,
«Charlotte Bay, exotriper malgré elle, bonjour,» dit la mère LaGross, «heureuse qui comme Ulysse a fait un beau voyage,»
«pardon?» dit Charlotte,
elle consulta son ordi qui lui communiqua des références à deux chansons, à un film, à un poème et à un personnage qui relevaient de la Vieille Histoire, (ah bon) pensa-t-elle,
«t’es confortable, Charlotte Bay?» dit la mère LaGross,
«euh, oui,» dit Charlotte,
«bien,» dit la mère, «parce que j’en ai long à te dire, j’ai une histoire à te raconter, t’es confortable toi aussi?» ajouta-t-elle, à son multiple, «parce que ça te concerne,»
«oui, mère,» répondit-il, perplexe,
«mais auparavant je vais examiner ton ordi,» reprit-elle, s’adressant à Charlotte, «coordonner ses données avec celles de mes fureteurs, t’en fais pas, je ne vais pas fouiller dans tes pensées intimes, je constate que t’as tranféré un diaporama au multiple, c’est bien,»
le soleil d’Arcade était à son zénith, ses reflets dansaient sur les vagues, une petite brise soufflait l’air marin, Charlotte et AbéNazarDé attendaient que la mère LaGross en ait fini avec son examen et reprenne la parole,

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