la métacosmonaute et la fillette au chat déridé

VIII.86

«AshViLoDyLoDeRoNaWa, mon ennéade, tu te rappelles? mon Ode à la Joie, mon multiple de neuf, cinq Anémones, quatre Polys, attends, je vais te les présenter,»
Ida LaGross avait finalement pris la parole, Charlotte et le multiple avaient attendu patiemment, n’osant brusquer la mère pendant que les multiples s’affairaient au maintien de sa banquise corporelle,
un virtuel apparut à côté de celui de son visage, neuf petits PolyAnémones nageaient près de sa cuisse énorme, ils formèrent une pyramide à trois niveaux, deux Anémones au sommet, trois au milieu, les quatre Polys à la base, ils étaient nus, leurs branchies pulsaient continuellement, les écailles qui recouvraient leurs crânes étaient d’un beau vert émeraude, leur peau d’un vert plus foncé, leur ordi près de la tempe gauche minime et noir comme les profondeurs sous-marines, ils peinaient à conserver leur formation, ne cessaient de se taquiner comme s’ils ne pensaient qu’à s’amuser, quelques mots bien sentis de leur mère les calmèrent, chacune et chacun levant la main à son nom,
«Ashira,» commença la mère LaGross, «Viveka, Lola, Dya, Lomasi, Devesh, Romir, Nalesh et Wazika, c’est bien, les enfants, allez jouer,»
la pyramide se dispersa, la mère LaGross éteignit le virtuel,
«ils sont drôles,» dit Charlotte, «ils sont si petits,»
«ils ne pensent qu’à s’amuser,» dit Abélard,
«et à manger,» dit Nazarine,
«et ils dorment beaucoup,» dit Dédale,
«c’est normal à cet âge,» dit Nazarine,
«ce ne sont que des bambins,» dit Abélard,
le soleil tapait dur sur la mer intérieure, Charlotte tira une bouteille d’eau de son sac en bandoulière,
«je compte engendrer une deuxième ennéade,» reprit la mère LaGross, «cinq Polys et quatre Anémones cette fois-ci, plus tard j’essaierai de concevoir un multiple de onze, oui, ça fera un nom très long, mais j’aime les noms très longs, ils correspondent à ma corpulence, tu trouves pas?»
elle éclata de rire, ce qui eut pour effet de soulever des vagues,
«bon,» reprit-elle, après s’être calmée, «je t’ai fait venir ici pour te raconter une histoire, alors écoute bien, toi aussi, AbéNazarDé,»
elle garda un moment de silence comme pour se concentrer, puis commença son histoire qu’elle illustra sur un virtuel qu’elle avait de nouveau activé près de son visage,
«imagine, Charlotte, toi aussi, AbéNazarDé, imaginez des blocs de granit fichés sur des trônes d’argent vif, imaginez des bunkers sournois qui n’attendent que des cris de souffrance pour se vautrer dans l’horreur, imaginez des autoroutes aux bretelles fracassées piétinées par des traces d’humains traqués, imaginez des tuyaux déraisonnables qui se tortillent dans un océan d’azote liquide, imaginez, pour tout dire, des reflets muets de la Vieille Histoire qui dansent une bacchanale comme des fantômes déments sur un horizon de métal, bien,»
les images défilaient sur le virtuel en une suite de tableaux allégoriques à la logique floue des rêves,
«c’est l’histoire d’une métacosmonaute et d’une fillette au chat déridé, la métacosmonaute, à feux rouges et lanternes jaunes, gisait dans un amas de ruines algébriques, son corps était planté d’électrodes, elle souriait néanmoins, vous voyez? elle souriait malgré tout, un oiseau battait des ailes dans la suie des êtres déshumanisés, des tranches de planètes lévitaient en plaques d’herbe comme des hologrammes de vaisseaux spatiaux, regardez! voici un gnome torturé par le désir qui s’ajourne dans le labyrinthe des alibis, son corps pointu déchiré par les faux-fuyants, puis regardez! là! à travers les arbres desséchés, regardez, c’est une fillette préoccupée précédée d’un chat déridé qui marche à pas rapides, qui court aussi pour éviter les bombes lâchées par les avions traîtres, ne l’oubliez pas, la fillette, et revenons à la métacosmonaute, elle examinait les jupes éventrées et les chairs accélérées qui glissaient dans un fond de ciel délavé, elle se libéra de ses électrodes, se leva, c’était une géante polycolorée, elle s’enrubanna les cuisses de soie de lavande et se para les bras de serpentins d’or, elle était soucieuse, elle avait le regard à la fois triste et farouche, elle ne souriait plus, elle avait la rage au coeur, un satellite espion dirigeait des guerriers sur rails qui tiraient sur tout ce qui bougeait, une colombe, l’oiseau de tantôt, toujours la même colombe, les survolait telle une sphynx clipsée aux millénaires, la métacosmonaute déplia un troisième bras au bout duquel il y avait un crochet au lieu d’une main, elle avait l’air d’une poupée chauve, elle portait une clé à l’oreille, la clé de ta mère, Charlotte, dans son plan à géométrie variable, elle était mère reptile qui se transformait en gargouille de pierre, cathédrale en cimetière, des papillons mécaniques découpaient des tourelles sur son passage, elle était vêtue tortue, elle avait l’oeil gris, une éraflure à l’âme, elle plongea son crochet dans l’oeil du gnome, puis détraqua un robot grotesque à côté qui piétinait une portée musicale, un sage longiforme multimembré venu d’un autre monde et qui dorlotait la végétation clairsemée distribuait licornes et boucliers, elle le découpa en rondelles à grands coups de son crochet maintenant sanglant, des trous noirs s’épivardaient en croquis quasi pastels où les bêtes saisies par la férocité du monde étaient encastrées par les blocs de granit, tirées et triées dans les bunkers et sur les autoroutes, les nuances d’un message télépathique esquissaient sur les écrans de nuages violets le profil d’une galaxie blanche comme du blanc d’os au-dessus d’une mer linéarisée par des quais d’embarquement qui perdaient leur acide, sous la lune éborgnée un poète barbu aux doigts palmés se taisait, de toute manière elle ne l’aurait pas écouté s’il avait eu de quoi à dire, pendant ce temps un astrotemporel épiloguait sur la grande noirceur à venir dans la clarté en allée, elle lui trancha la tête et dispersa son corps dans des ramifications de chroniques impossibles, ça lui apprendra à se méfier d’autrui, pensait-elle, affligée comme une amante meurtrie, elle incanta des vidéos, chevaucha des mégapoles, déferla sur le monde comme une suite propensive de possiblités, elle agrippait adroitement au passage des entités volantes, caressait menaçante de son crochet leur peau frémissante, puis les rejetait dans les nuées où passait la pensée d’un astronef aux mâts d’aluminium et aux voiles arabesques, elle enfila le manteau rouge de la mémoire, les chevilles écumées, et fila dans le bleu de l’avenir, un jeune homme encapé qui se prenait pour une divinité voulut l’entraîner dans l’escalier en colimaçon de son enfance, elle l’envoya promener, elle savait si bien que la lourdeur lancinate des gens abrège l’existence des images, des aliens amphibiens émergeaient de sables dans lesquels des voyageurs irrités s’enlisaient, des vaches pensives contemplaient les transformations du réel en fines exhalaisons de rêves bariolés, la métacosmonaute ramassa la fillette au chat déridé et alla recommencer le monde ailleurs,»
la mère LaGross se tut, le virtuel s’éteignit,
«j’ai rien compris,» dit Charlotte après un long moment de silence,
la mère LaGross souriait d’un air malicieux,
«nous non plus on a rien compris,» dit Abélard,
«c’est parce que c’est des métaphores,» dit Nazarine,
«des paraboles,» dit Dédale, «oui, ça, on le sait,»
«mais c’est pas facile à comprendre,» dit Charlotte,
le multiple fit non de la tête, Charlotte s’adressa à la mère LaGross,
«et qu’est-ce que je dois faire de cette histoire?»
«tu la mettras en musique avec Fanta,» répondit-elle, en riant d’un gros rire gras qui souleva des vagues énormes, puis, reprenant son sérieux, «étudie-la, analyse-la, décortique-la,» elle fit un légère pause, «avec Selsie, avec Élina, avec ta mère, avec le multiple aussi, il t’accompagne à Valence,»
AbéNazarDé regarda sa mère avec surprise,
«on va à Valence?» s’exclama Abélard,
«t’as décidé ça quand?» demanda Nazarine,
«probablement depuis toujours,» dit Dédale, l’air fortiche,
«joue avec les images comme avec les pièces d’un puzzle,» reprit la mère LaGross, sans prêter attention au multiple, «change-les, transforme-les, ajoute-z-en de nouvelles, ajuste-les à ta convenance,»
«m’ouais,» fit Charlotte, «j’imagine qu’y a une logique dans cette histoire? c’est qui, la métacosmonaute? est-ce qu’elle a un nom? pis la fillette, comment elle s’appelle? pis le chat, il a un nom ou il est juste déridé?» elle laissa échapper un rire bref, elle s’était trouvée drôle, «la fillette, c’est peut-être Élina? mais elle a pas de chat,»
«le chat est sûrement un symbole,» proposa Abélard,
«c’est sûr que c’est un symbole,» dit Nazarine, «mais un symbole de quoi?»
«de dualité peut-être?» hasarda Dédale,
«c’est pas bête, ça,» dit Charlotte, «le chat est à la fois indépendant et domestique, mais ça éclaire pas sur son rôle de symbole, pis la métacosmonaute, elle représente quoi?»
«tout d’un coup que ça serait toi, la métacosmonaute?» dit Abélard à Charlotte,
«ben non!» dit celle-ci,
«pourquoi pas?» dit Nazarine,
«ben non!» répéta Charlotte,
«je vois pas pourquoi pas,» dit Dédale,
«ben non!» répéta Charlotte encore une fois, cette fois-ci sur un ton d’impatience,
«bon, les enfants, ça suffit,» dit la mère LaGross, «Charlotte, retourne en ville,» puis, s’adressant au multiple, «toi, reste ici, j’ai à te parler, tu partiras demain avec Charlotte et ses amies, j’ai averti Glass Bok,»
elle éteignit le virtuel de son visage, AbéNazarDé dit au revoir et à demain à Charlotte et plongea dans l’eau, le multiple AshViLoDyLoDeRoNaWa cabriolait comme un banc de poissons volants derrière la montagne immergée de leur mère ,
Charlotte retourna en ville, les pensées en désordre, Éfrémia et Mei Lin seraient sûrement en mesure de l’aider à démêler le symbolisme de cette histoire, se disait-elle, la mère Bay aussi d’ailleurs, quoique ses explications seraient probablement aussi énigmatiques que l’histoire elle-même, et la tête que feront Selsie et Élina quand elles en prendront connaissance!
elle se fit jouer une compilation de ses chansons préférées des Beatles pour se changer les idées, des reflets d’immeubles dansaient sur l’horizon, un fureteur la suivait,

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *