le séjour sur NOR-4

VIII.82

D’incolores idées vertes dorment furieusement.
Noam Chomsky

comme le matelot qui pose le pied sur la terre ferme après avoir passé des mois en équilibre sur les coups de roulis, comme l’astronaute qui doit se réadapter au poids de la gravité après des mois en apesanteur, Charlotte éprouvait une sensation de disharmonie depuis qu’elle était de retour dans les lieux habités, elle était en territoire familier, et heureuse de l’être, en même temps elle se sentait déconnectée, disjointe, désaxée, c’était très subtil, comme un voile d’étrangeté sur le monde qu’elle connaissait pourtant si bien,
«c’est parce que t’as beaucoup changé,» lui dit Selsie, «t’es plus tout à fait la même,»
«tu me reconnais bien pourtant, non?» dit Charlotte,
«que tu peux être bête!» répliqua Selsie, «bien sûr que je te reconnais, t’es ma Charlotte comme tu l’as toujours été, mais ton aventure t’a changée, elle t’a transformée, y a un fond de tristesse dans ton regard, en même temps une sorte d’émerveillement, non, pas tant de l’émerveillement, de la stupeur plutôt, comme si t’en revenais pas encore de tout ce que t’as vécu,» d’un geste elle montra le ciel, «j’ai comme l’impression qu’une partie de toi est restée là-bas,»
«arrête, tu me fais peur,» dit Charlotte, «c’est vrai que j’ai pas tout digéré,» ajouta-t-elle, après un moment de silence, «faudra que je te raconte,»
tout de suite après les retrouvailles elle se hâta de prendre connaissance du message de sa mère,

[message d’Ono Bay à Charlotte Bay]
laisse filer le temps, laisse passer l’espace, chaque instant est une parcelle d’infini, chaque lieu est la totalité de l’espace, bonjour ma chérie, sans te voir je vois les étoiles qui brûlent dans tes yeux, elles brûlent aussi dans mon coeur, ton corps est un océan, le mien une forêt, tu as eu tout le temps d’aller, maintenant tu as celui de revenir, ton espace-temps existe tel que tu le penses, imagine-le comme tu l’as jamais imaginé, reconstruis-le dans ton coeur, réarrange-le dans tes gestes, je t’ai donné le temps et l’espace, mais tu vois, ma chérie, tu es le temps et l’espace, tu es la clarté, je suis la lumière, allume le noir et peins le blanc, je t’ai lancée comme un dé dans la géométrie variable du cosmos, un dé que j’avais pipé pour ta sécurité, pourtant, fichée dans mon coeur de mère, il y avait une épine, la crainte de ne plus jamais te revoir, même si je n’ai jamais douté un seul instant de ton retour, bienvenue, ma Charlotte aimée, que j’ai hâte, que j’ai hâte de te serrer dans mes bras,

mais qu’est-ce que ça voulait dire, ça? elle était plus qu’énigmatique, là, la mère Bay, elle était complètement incompréhensible, serait-elle en train de perdre la tête? non, bien sûr que non, Charlotte regarda l’hologramme du message à répétiton, tellement contente de revoir sa mère qui, malgré ses paroles cryptiques, souriait de son beau grand sourire chaleureux, qu’elle avait hâte elle aussi de se jeter dans ses bras,

de la station Loba la petite troupe transita jusqu’à NOR-4 à bord de l’astrocab GB34, le multiple AbéNazarDé avait quitté la station quelques jours auparavant à bord d’un astrocab dépêché par la mère LaGross, le fureteur avait suivi,
«on aurait voulu rester plus longtemps,» avait dit Abélard,
«mais la mère LaGross nous rappelle à Arcade,» avait ajouté Nazarine,
«c’est tout juste si elle nous a permis de t’attendre ici,» avait conclu Dédale,
«c’est qu’on aime ta compagnie, nous,» avaient-ils dit ensemble, en penchant tous les trois la tête sur le côté,
l’astrocab GB34 pouvait transporter jusqu’à six passagers, Charlotte, Selsie, Élina, Fanta, Éfrémia et Mei Lin y étaient à l’aise, mais c’était un confort restreint, standard, limité, conçu pour des transits de courte durée, on avait décidé d’aménager l’holosuite des passagers en deux chambres, en plus de la pièce commune et de la cuisinette, les trois filles occupaient une chambre, Fanta partageait l’autre avec Éfrémia et Mei Lin, Glass Bok avait bien sûr son holosuite, il avait offert à Fanta de la partager avec lui, Fanta avait refusé,
«je peux plus me passer d’elles,» avait-il chanté, «Éfrémia et Mei Lin,» s’était-il pressé d’ajouter, pour ne pas être mal compris, «j’ai besoin d’être avec elles, sans ça je vais exploser,»
au cours du transit, alors que Charlotte et Élina jouaient un morceau de musique stellaire sur les flûtes, Selsie se balançant au rythme de la mélodie, il improvisa les paroles d’une nouvelle chanson :

un trop plein de vies
sur des ailes d’alibis,
un sursaut de galaxies
qui revient comme un miroir
d’où je sors avec espoir,
tout commence, tout finit,
tout se soulève, tout s’aplanit,
la branche bascule, l’arbre verdit
et je reviens avec espoir
comme un reflet dans un miroir,
je suis un sentier de vies
dans une forêt de colibris
qui chantent endoloris
et je retourne dans le miroir
comme un éclair d’espoir,

«tu t’entendras bien avec ma mère, toi,» lui dit Charlotte,
par ailleurs il était plus sociable qu’il l’avait été jusqu’alors, il souriait plus souvent, il mangeait plus, pas beaucoup plus, mais plus quand même, il se réfugiait encore dans sa chambre durant de longues périodes, certaines propensions ne se discutent pas, le plus souvent en exigeant qu’Éfrémia ou Mei Lin lui tienne compagnie, Élina le taquinait à ce sujet, ce qui l’embarassait,
«c’est pas avec toi que je me sentirais mieux,» rétorquait-il pour se défendre,
de son côté Charlotte n’arrivait pas à secouer cette sensation étrange de ne pas être tout à fait reconnectée, d’être en porte à faux avec son entourage,
«pis vous savez c’est quoi le plus drôle?» disait-elle à Selsie et à Élina, «c’est moins fort ici, dans l’astrocab, cette sensation,»
«t’es trop habituée à exotriper, c’est pour ça,» dit Selsie,
«ouais, c’est logique,» dit Charlotte, puis, d’adressant à Élina, «tu l’aimeras tout de suite, ma soeur Béatrice, elle sent le pamplemousse, tu verras,»
«je sentirai, tu veux dire,» lança Élina, «oui, tu me l’as déjà dit, moi j’aime beaucoup le pamplemousse rose, c’est délicieux,»
«c’est comme si une partie de moi flottait à côté,» reprit Charlotte,
«à côté de quoi?» demanda Selsie,
«à côté de quoi, à côté de quoi,» répondit-elle, «je sais pas, moi, c’est difficile à expliquer, tiens, comme si j’étais dans deux dimensions à la fois, un pied dans l’une, un pied dans l’autre, non, c’est pas exactement ça, les deux pieds dans la dimension ici,» elle pointa le sol du doigt, «pis l’aura d’une dimension parallèle autour,» de la main décrivit un rond dans l’air, «je dois être prise dans la géométrie variable de la mère Bay,»
«ben pas moi!» dit Élina en éclatant de rire, «tout est étrange, tout est familier et je suis toute entière, Élina une et indivisible,»
«t’es une drôle de fille, toi,» lui dit Selsie,
«j’arrête pas de le lui répéter,» dit Charlotte,
«j’aimerais avoir la peau bleue comme toi,» dit Élina à Selsie,
«ben, faudrait que tu sois née dans un prisme,» dit Selsie,
«t’es chanceuse,» dit Élina, «vous êtes chanceuses toutes les deux, vous savez où vous êtes nées, moi je sais pas où je suis née, mais c’est pas important,» elle prit le temps de croquer dans un fruit qu’elle s’était synthétisé, «je l’apprendrai peut-être un jour, ou pas,»
Charlotte comme de raison en profitait pour raconter son aventure à Selsie, à Glass Bok aussi, que ça intéressait, les illustrant de vrituels à partir des données enregistrées dans son ordi, Selsie n’en revenait pas, transportée sur un carnaval d’émotions au défilé des péripéties émouvantes, rocambolesques, dramatiques, des fois comiques, toujours surprenantes que son amie avait connues,
«ah ben ma vieille!» s’exclamait-elle, «t’en as vécu, des choses!»

le séjour sur NOR-4 fut une bénédiction pour Charlotte, revoir sa soeur, revoir la ville, revoir la géante gazeuse dans le ciel flanquée de ses lunes qu’allumaient le soleil orange, revoir les habitants, humains, androïdes, robots, qui vaquaient à leurs affaires, siroter un jus sur la terrasse de la biosphère ou se promener dans les rues en compagnie de Béatrice, de Selsie et d’Élina, visionner des virtuels de Dorothée, Béatrice en avait plein, ça lui faisait du bien, la sensation de dépaysement qu’elle avait éprouvée jusque-là s’estompait,
c’était peut-être à cause de l’absence de Fanta, en tout cas c’est ce que pensait Élina, comme s’il avait exercé une influence déstabilisante sur l’état d’esprit de Charlotte, bien involontairement, précisait Élina, c’était logique, mais Charlotte n’était pas trop sûre, pourtant, — n’était-ce qu’une coincidence? — maintenant qu’il était parti avec Éfrémia et Mei Lin, un astrocab les transportait jusqu’à Valence selon des instructions d’Ono Bay transmises à Béatrice, elle avait l’impression que le voile de la dimension parallèle s’effilochait, sans toutefois se perdre, son ordi en gardait la trace,
monsieur Lafarti ne manqua pas de venir aux nouvelles, pour sa part il en avait une bien triste, ses furets étaient tous morts,
«des furets?» dit Élina, «je sais c’est quoi, mais j’en ai jamais vus,»
«il en avait huit,» dit Béatrice, «Blaise, Lancelot, Léda, Hélène …»
elle ne se rappelait plus des autres noms,
«Giuseppe, Martin, Virginie, Théodore,» dit monsieur Lafarti, «comme ça, toi, tu viens du passé,»
«pis j’ai tout l’avenir devant moi,» dit Élina,
on parla du tsunami, c’est vrai qu’il avait stoppé sa course? oui, mais le danger n’était pas écarté pour autant,
«l’hologramme de Darsan est en route vers le lieu solaire avec un trou noir dans son astronef,» disait Béatrice, «et la mère Bay attend Fanta sur Valence,»
«avec Éfrémia et Mei Lin,» précisa Charlotte,
«quelle histoire!» dit monsieur Lafarti, puis, s’adressant à Charlotte, «tu l’as vu, toi, le trou noir?»
«une fois,» répondit-elle, «je veux pas le revoir, y me fait peur,»
«j’en aurais peur moi aussi,» dit-il, «bah! c’est aux mères d’y voir, au moins pour le moment le tsunami est en pause, pas vrai? on peut dormir tranquille, on l’a suivi de près, n’est-ce pas, Béatrice? on s’est tenu au courant, quelle histoire! je vois que t’as une autre récolte de pommes qui s’en vient, t’es toute en fleurs!»
les bourgeons avaient éclaté et les fleurs du pommier tapissaient la peau de Charlotte,
«elle sent bon,» dit Élina, «elle sent la soie sucrée de rosée,»
monsieur Lafarti la toisa en souriant,
«un parfum de soie sucrée de rosée,» dit-il, «c’est original,»
Élina voulait tout visiter sur NOR-4, on l’accomoda, elle abordait sans gêne tous ceux et celles qu’elle croisait, les humains, les androïdes, les robots, Béatrice l’équipa d’un motocycle et c’est joyeusement qu’elle filait dans les rues de la ville, elle se mêla aux enfants du quartier, ils étaient curieux de savoir d’où elle venait, ce qu’elle faisait ici, si elle allait rester ou repartir, ils lui demandaient «c’est quoi, ça, sur ton oreille droite? c’est pas un ordi, t’as pas d’ordi?»
«ben non, j’ai pas d’ordi, ça, c’est mon traducteur, sans ça je vous comprendrais pas, vos ordis à vous, y me traduisent direct dans votre tête, moi me faut mon traducteur,»
elle passait de longues heures le soir sur la terrasse, fascinée par le ballet complexe des corps célestes de NOR-4 sur fond de Voie Lactée,
il fallut tout de même partir, direction Arcade à bord de l’astrocab GB34, Élina tenait absolument à vadrouiller dans le labyrinthe du Grand Bazar, mais ce n’était pas la seule raison, la mère LaGross avait transmis un message à Béatrice : elle voulait voir Charlotte,
«elle me fait plus peur maintenant, c’est drôle, han? même que je suis curieuse de savoir ce qu’elle me veut,»
«elle aurait pu demander à son multiple de faire le message avant qu’il parte, non?» dit Selsie, «pourquoi attendre et passer par Béatrice? ou peut-être qu’elle a décidé après coup,»
«les mères,» dit Charlotte, en haussant les épaules, «les mères,»

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