pendant ce temps …

VIII.85

Selsie et Élina passèrent la journée au Grand Bazar,
«on aura pas le temps de tout voir,» l’avertit Selsie, «c’est grand, le Grand Bazar,»
«je sais, je sais,» rétorqua Élina, «mais je veux tout voir pareil, même si on aura pas le temps de tout voir,»
«c’est pas logique, ce que tu dis,» dit Selsie,
«tu parles comme Charlotte,» dit Élina,
«je me demande ce que la mère LaGross lui veut,» dit Selsie, «bah,» ajouta-t-elle, après un moment de réflexion, «on finira bien par le savoir, allez, viens,»
elle entraîna Élina dans les allées et les ruelles du Grand Bazar, la fillette n’en revenait pas, avoir visité le Grand Bazar en virtuel c’était une chose, y mettre les pieds pour de vrai c’était tout autre chose, ça grouillait de monde, des humains, des androïdes, des robots, qui débordaient des allées, qui s’agglutinaient devant les kiosques, qui entraient dans les boutiques, qui en ressortaient, qui montaient dans des manèges, on parlait, on jacassait, on appelait, on riait, on flânait, on se hâtait,
Élina comme de raison voulait tout visiter, tout explorer, tout essayer, tout voir, tout goûter, elle n’avait pas assez de ses cinq sens pour tout absorber, Selsie, à bout de souffle et d’indulgence, devait la ralentir,
«bruyant, coloré, excessif, heu, innombrable, abondant,» récitait-elle entre deux incursions,
Selsie lui demanda ce qu’elle faisait,
«j’essaie de trouver toutes sortes de mots pour décrire le Grand Bazar,» répondit la fillette, qui reprit de plus belle, «surprenant, étrange, impressionnant, débordant, heu, exubérant, copieux, stimulant, enfiévré, heu, ah oui! carnavalesque, c’est un beau mot, carnavalesque, heu, abondant, multiple, festif, musical, bigarré,»
Selsie se mit de la partie,
«instructif, désopilant, entraînant, provoquant, ah, tiens, j’en ai un, décoiffant,»
Élina éclata de rire,
«burlesque,» lança la fillette, «comment j’ai pu l’oublier, celui-là, aussi, heu, plaisant,»
«vaudevillesque,» l’interrompit Selsie, «pis, ben, chouette, sympa, savoureux, pis, pis, ah! bizarre, pis hétéroclite, tu connais ça, ce mot-là, hétéroclite?»
«ben oui que je connais ça,» dit Élina,
après quelques heures à ainsi courir et discourir en tous sens elles allèrent se reposer avec une collation dans un parc, l’endroit était calme, le bruit et l’animation filtrés par une enceinte d’arbres et de buissons, on y entrait par un sentier comme un tunnel sous les feuillages, des écureuils arcadiens, ils étaient minimes, pirouettaient sur les branches, des colibris oranges à tête bleue faisaient leurs gammes dans les feuilles, un renard haut sur pattes traversa le parc à la course, poursuivi par une androïde qui l’appelait en tendant une laisse à bout de bras,
Élina pouffa de rire,
«moi j’ai déjà vu une femme courir après un bébé chameau,» dit-elle, en reprenant son sérieux, mais le sourire toujours aux lèvres, et en croquant dans son fruit,
«un bébé chameau!» dit Selsie,
«j’étais quelqu’un, je sais pas qui au juste,» dit Élina, «Fanta saurait, lui, je vivais dans une tente, une grande tente, là, comme celle qu’on a vue tantôt, où y avait le spectacle, là,»
un peu plus tôt elles avaient assisté à une comédie musicale jouée par une troupe munie d’holocubes sous le dôme bigarré d’une tente auditorium,
«j’étais pas grande,» continua-t-elle, «j’étais assise près de l’entrée, je nettoyais des dattes que mes frères avaient cueillies quand tout d’un coup j’ai vu passer un bébé chameau qui courait à toute vitesse comme s’il avait décidé de se sauver de l’oasis, pis tout de suite après une voisine, elle vivait dans une autre tente, elle courait après le bébé chameau, j’ai laissé mes dattes sur la nappe, je suis sortie dehors, le bébé chameau courait en zigzag entre les tentes et les palmiers, la voisine à ses trousses, c’était drôle, pis j’étais pas toute seule à rire, presque tout le village regardait le spectacle en riant de la voisine, elle, ben, elle était pas contente, surtout parce qu’on riait, elle a fini par attraper le bébé chameau,»
«c’est tout?» demanda Selsie, après un moment de silence,
«ben, oui,» répondit Élina,
«t’en as, des drôles d’histoires, toi,» dit Selsie,
«j’en ai beaucoup,» dit Élina, «pas autant que Fanta, il les a toutes, lui,» puis, après avoir croqué dans son fruit et bu une gorgée de jus, «j’ai déjà eu un génie, moi,»
«ça existe pas, les génies,» dit Selsie,
«tu sais c’est quoi, un génie?» dit Élina,
«ben, oui,» dit Selsie,
Élina pointa du doigt sur l’ordi de sa compagne,
«montre,»
Selsie consulta son ordi et fit défiler diverses figures mythiques sur un virtuel, Élina pointa du doigt sur un génie bleu qui sortait en fumée du bec d’une lampe,
«celui-là,» s’exclama-t-elle, «c’est ça, un génie, les autres, je sais pas, j’en avais un comme ça, il était pas bleu, il était doré comme le soleil, quand il sortait de sa lampe sa fumée était de la couleur du sable, je frottais la lampe trois fois pour le faire sortir, je faisais un voeu et il me l’accordait,»
«n’importe quel voeu?» demanda Selsie,
«n’importe quel voeu,» dit Élina, «il était très gentil, j’étais chanceuse, parce qu’y a des mauvais génies aussi,»
Selsie éteignit le virtuel,
«il s’appelait comment?» demanda-t-elle,
Élina hésita avant de répondre,
«Hafid,» finit-elle par dire, «c’était mon protecteur,»
«Hafid,» dit Selsie, «ouais, ben, moi je pense que ça existe pas, les génies,»
«qu’est-ce que t’en sais?« dit Élina, «t’as pas vécu dans mon passé, tu peux pas savoir, c’était magique, je vais te dire, Selsie, un génie, c’est la fête, comme ici, dans le Grand Bazar, le mien dessinait des arcs-en-ciel dans la nuit, il faisait apparaître des papillons dans la rosée du matin, des papillons si petits qu’il fallait cligner des yeux pour les voir, des papillons multicolores, si tu veux savoir, ils s’évaporaient dans l’air avec les gouttes de rosée, il m’a appris les sentiers de sable, mon génie, tu sais pas, mais y a toutes sortes de sentiers de sable dans un désert, y le sentier de sable fin,» elle comptait sur ses doigts, «le sentier de sable aride, pis de sable humide aussi, après la pluie, y avait pas souvent de la pluie, mais quand y en avait c’était tellement frais de marcher dans le sable humide, fallait faire vite parce qu’y restait pas humide longtemps, y a le sentier de sable dunaire, faut faire attention à ces sentiers-là, ils cachent des trous, les sables mouvants aussi, mais ceux-là sont faciles à éviter, y a le sentier de sable roux, ça ça veut dire qu’y aura une tempête de sable, t’as déjà été dans une tempête de sable? non, tu connais pas ça, c’est terrible, tu peux pas t’imaginer, y a le sentier de sable cristallin, c’est comme si tu marchais sur un tapis de brisures de vitre, ça étincelle sous le soleil! pis c’est brûlant! y a aussi le sentier de sable noir, on le sent avant de le voir, c’est un animal mort que le vent a recouvert de sable et qui se décompose en dessous, faut faire le tour, y aussi le sentier de sable lunaire, c’est beau, un sentier de sable lunaire, c’est comme un chemin argenté dans l’oasis quand la lune est ronde,»
elle cessa de parler, Selsie l’observait, elle se demandait si Élina se remémorait du vécu ou si elle inventait, de toute façon ça n’avait pas d’importance, elle éprouvait une réelle affection pour la fillette, une affection douce et dévouée comme pour une soeur cadette,
elles avaient fini leur collation, des nuages effilochés atténuaient l’ardeur du soleil, une brise mélangeait les effluves salins aux parfums des plantes et aux odeurs des kiosques,
«on continue?» demanda Selsie, «on va visiter le planétarium, tu veux bien?»
«oui,» fit Élina, sur un ton flûté comme un sifflement d’oisillon,
«tiens, je l’avais pas remarqué, celui-là,» dit Selsie, pointant du doigt vers un fureteur, «je me demande depuis quand il nous suit,»

pendant ce temps, au milieu de la mer intérieure d’Arcade, la mère LaGross racontait une histoire à Charlotte,

2 réponses à pendant ce temps …

  1. catse dit :

    belle page riches de descriptions ….que de mots pour décrire le bazar , je sens que tu t’es fait plaisir

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *