rêves et conversations

VIII.83

Ce n’est pas la souffrance de l’enfant qui est révoltante en elle-même, mais le fait que cette souffrance ne soit pas justifiée.
Albert Camus

Charlotte fit un rêve, elle traversait l’espace interstellaire à bord du motocycle qu’elle avait enfourché pour parcourir la forêt de la planète Terminus, elle filait dans le vide interstellaire comme si elle était dans une bulle d’air, elle reconnaissait la région qu’elle traversait à la musique familière des étoiles, aux données relevées par son ordi et aux diagrammes déployés sur le parebrise du motocycle, elle ne pouvait pas dire à quelle vélocité elle se déplaçait, c’était beaucoup plus rapide que toute vélocité imaginable, comme si l’espace se courbait autour d’elle et lui permettait de franchir des distances incroyables, ce n’était en rien comparable au transit ordinaire, qui se déroule dans l’apparente immobilité de l’hyperespace, dans son rêve et malgré la vélocité insensée avec laquelle elle se déplaçait elle voyait les étoiles et les planètes, gigantesques boules de feu et de matière qu’elle contournait adroitement,
elle filait vers Arcade et Valence et vit soudainement apparaître les deux systèmes superposés l’un à l’autre comme s’ils n’avaient jamais été séparés par les années-lumière, c’était étrange parce qu’elle savait bien qu’ils n’étaient pas contigus, en même temps ça lui paraissait normal,
elle devait se hâter, mais elle ne savait pas pourquoi, aiguillonnée par un sentiment d’urgence trouble et confus, et plus elle se hâtait, plus elle avait l’impression de ne pas progresser, elle voyait bien Arcade au loin et la biosphère de Valence qui s’élevait en arrière-plan, mais elle avait beau avaler les unités astronomiques, elle ne semblait jamais s’en rapprocher comme si l’espace se dilatait à mesure,
et le sentiment d’urgence redoublait, s’amplifiait, s’intensifiait, elle était au bord de la panique quand elle se retrouva tout d’un coup debout dans le milieu de l’aire d’atterrissage d’Arcade, le motocycle avait disparu, l’endroit était désert, elle se mit en marche, longea les rues, traversa les ponts et les passerelles, il n’y avait âme qui vive, aucune trace d’activité humaine, aucun androïde, aucun robot, juste elle qui parcourait la ville devenue fantôme,
de temps en temps, au détour d’une rue ou du haut d’une passerelle, par un effet de perspective propre à l’imagerie du rêve, elle apercevait la mère LaGross entourée de ses multiples qui flottait au milieu de son océan central et, plus loin, le plateau de Valence couronné de sa biosphère, elle s’orientait et empruntait l’itinéraire qui semblait y conduire, mais comme tantôt dans l’espace elle n’arrivait pas à s’en rapprocher, elle courait presque, encore une fois au bord de la panique, quand elle se réveilla d’un coup, le coeur battant, les yeux grand ouverts sur le plafond de la chambre qu’elle occupait avec Élina et Selsie dans l’holosuite de l’astrocab GB34, le corps chaud d’Élina qui dormait paisiblement entre elle et Selsie, leur respiration régulière la calmait, elle referma les paupières en se disant que la mère LaGross avait dévoré toute la population d’Arcade, ce qui la fit rire mentalement, et se rendormit

elle raconta son rêve alors qu’elles déjeunaient dans la cuisinette en compagnie de Glass Bok, elle en avait gardé une impression d’inconfort, comme quelque chose d’irrésolu,
«ça veut dire que tu crains l’avenir,» dit Élina,
«je comprends pas,» dit Charlotte, «qu’est-ce que tu veux dire?»
Élina croqua lentement dans un fruit avant de répondre, un éclair d’ironie dans l’oeil,
«je sais pas, j’ai juste dit ça comme ça, y a quelque chose dans ton avenir qui te fait peur et tu sais pas c’est quoi,»
«ou dans ton passé,» hasarda Glass Bok,
Charlotte le regarda en fronçant les sourcils,
«c’est pas bête, ça, c’est logique parce que j’arrive pas à comprendre mon exotrip avec Sand, je peux vous raconter chronologiquement tout ce qui m’est arrivé, je l’ai fait avec vous trois, je vous ai montré des virtuels localisés dans le temps et dans l’espace, mais c’est comme juste un défilé d’images et d’expériences, chacune est à sa place, le défilement est bien ordonné, mais je le comprends pas, j’arrive pas à connecter les parties pour en faire un tout sensé, c’est pas rationnel,»
«c’est ça que tu cherches dans ton rêve,» dit Selsie, «tu cours après un sens qui t’échappe,»
«oui, oui, c’est ça!» s’exclama Charlotte, «je cours après un sens qui m’échappe,» elle garda un moment de silence, «mais ça explique pas l’urgence, ou peut-être que oui? c’est bien embrouillé, tout ça,»
«c’est amphigourique,» lança Élina en éclatant de rire,
«mais t’as pris ça où, ce mot-là, toi?» lui demanda Bok, l’air surpris,
«ben, dans ma tête, qu’est-ce que tu penses?» répondit-elle, «c’est pas parce que je suis petite que je sais rien,»
«c’est pas ce que je voulais dire,» s’excusa Bok, un léger sourire aux lèvres,
Élina approuva sa volte-face d’un coup de tête, puis, s’adressant à Charlotte,
«le passé et le futur, il faut les conjuguer au présent, pis moi, ben, j’ai du soleil plein la tête,»
encore une fois Bok la toisa l’air surpris, elle ne cessait de l’étonner avec ses expressions inusuelles et ses commentaires insolites, cette petite fille noire vibrante d’énergie, toujours souriante, toujours en train de manger, enfin, presque toujours,
«toi,» dit Charlotte à Élina, «si t’existais pas faudrait t’inventer,»
«moi,» dit Selsie, «ce que j’arrive pas à comprendre, c’est comment on a pu faire ça à des enfants,»
contrairement à Charlotte qui préférait ne pas trop s’étendre sur ce sujet, Selsie s’intéressait au sort des enfants de la Vieille Histoire, elle en avait longuement discuté avec Mei Lin durant le transit jusqu’à NOR-4 et avait enregistré dans son ordi et dans la matrice de l’astrocab l’ensemble des données récoltées par Mei Lin sur les archives de l’enfant métamorphe, elle les étudiait, les explorait, essayait de comprendre le sens d’une telle souffrance comme Charlotte essayait de comprendre le sens de son exotrip avec Darsan, elle en pleurait parfois à la vue du martyre de tant d’enfants,
«ça se passait à une autre époque,» dit Bok,
«je veux bien,» dit Selsie, «mais ça explique rien et surtout ça justifie rien, je peux pas admettre que les adultes de la Vieille Histoire ont été si cruels, pourtant ils l’ont été, c’est inimaginable, ce qu’ils ont fait, c’est monstrueux, tu peux pas savoir,»
Bok avait effleuré les archives pour se faire une idée, sans plus, ça ne l’intéressait pas vraiment,
«pis j’aurai pas l’esprit tranquille tant que je comprendrai pas,» reprit Selsie, «Mei Lin dit qu’il faut aborder les mythologies de l’humanité à la lumière de la métahistoire,»
ce qu’elle avait fait, elle avait emprunté l’Introduction à la métahistoire de Charlotte et avait étudié la discipline sur des virtuels,
«tu sais,» continua-t-elle en s’adressant directement à Charlotte, «qu’une des thèses du professeur Zuman, c’est que l’humanité devait souffrir de la violence de l’univers dans son histoire, la vivre dans sa chair avant de pouvoir la transcender et s’ouvrir au cosmos,»
Charlotte fit signe de la tête qu’elle savait, Selsie revint à son auditoire,
«pis on l’a même vécu avec la guerre du matriarcat, mais les enfants ont pas souffert dans cette guerre, en tout cas pas directement, aucun enfant en est mort ou a été blessé, juste des hommes et des mères, ça fait que c’est pas tout à fait pareil, parce que pour les enfants de la Vieille Histoire, c’est autre chose, vraiment autre chose, peut-être qu’il fallait que l’humanité souffre dans ses enfants avant d’accéder à un niveau supérieur de son évolution, ça explique, mais ça justifie pas, ça justifie pas du tout,»
ses études en astrobiologie lui avaient bien servie, affinant son esprit à l’analyse scientifique et au langage didactique,
«c’est bien savant, tout ça,» dit Bok, «ça dépasse mon entendement, je dirais,»
«pas moi, pis moi aussi,» lança Élina, «je comprends tout et je comprends rien, j’ai mal pour les enfants que j’ai été avec Fanta, mais je ris avec les enfants d’aujourd’hui,»
«c’est peut-être toi, la justification,» dit Charlotte,
Selsie regarda Charlotte comme si elle venait d’émettre une idée prometteuse,
«ou Fanta,» dit-elle, après un instant de réflexion, «surtout Fanta, je crois, pis pas la justification, la résolution plutôt, les mères vont apaiser Fanta, mais est-ce qu’elles vont réussir à le justifier, ça …»
«c’est peut-être impossible de justifier,» dit Charlotte,
«non, je veux pas accepter ça,» répliqua Selsie, «je peux pas,»
«Éfrémia disait que l’univers a aucune obligation envers nous,» dit Charlotte, «moi je pense pareil, j’en avais déjà parlé avec Sand, notre histoire nous ressemble, c’est à nous de la justifier, l’univers justifie rien, il est indifférent, c’est en gros ce que ça veut dire,»
«c’est quand même à partir de notre interprétation de l’univers qu’on vit notre histoire,» dit Selsie, «l’univers y est pour quelque chose juste parce qu’il est,»
«c’est à nous de justifier l’univers,» dit Charlotte, «pas à l’univers de nous justifier,»
«mais comment justifier la souffrance d’un seul enfant?» dit Selsie, «comment s’y prendre pour arriver à la rationaliser, à l’accepter, pis même à l’avoir voulue?»
«bon, les filles,» dit Bok, «vous me perdez, là, je vous laisse à votre discussion, j’ai du travail à faire dans le poste de pilotage,»
«on arrive quand?» lui demanda Élina,
Charlotte consulta son ordi et répondit avant Bok,
«dans trois jours,»
«trente-deux heures,» dit Bok, en quittant la pièce,
«j’ai tellement hâte de voir Arcade,» dit Élina,
«j’entends déjà son étoile,» dit Charlotte, «c’est comme une musique de carnaval avec des accents sinistres,»

la veille de leur arrivée Charlotte fit un rêve semblable au précédent, sauf que cette fois-ci l’urgence qu’elle avait ressentie alors s’était maintenant déplacée du côté du lieu solaire, elle avait filé dans l’espace arcadien à bord du motocycle, parcouru et franchi à pied les rues, les ponts et les passerelles d’Arcade sans avoir l’air de progresser, déjouée encore une fois par la distance élastique, mais sans paniquer, même si elle se hâtait,
elle tourna un coin de rue et se retrouva sur la plage de panneaux solaires qui bordait la mer intérieure de la ville, le multiple AbéNazarDé l’attendait dans un véhicule qui lévitait le long du quai, ils lui firent signe de monter à bord comme s’ils déployaient un éventail à trois mains, Abélard d’abord, Nazarine ensuite, Dédale enfin, elle les voyait, mais elle avait la tête ailleurs, avec Darsan dans son astronef, l’urgence s’était logée en pulsations mauves dans l’hologramme de l’exotriper, elle aurait voulu lui parler, elle en était incapable, Sand se tourna vers elle et se mit la main sur la poitrine pour cacher les pulsations, il semblait lui dire qu’il s’en occupait, mais elle n’était pas sûre qu’il avait parlé,
puis sa tête revint sur le quai de panneaux solaires, le plateau de la biosphère se profilait dans l’horizon de la mer d’Arcade, elle embarqua dans le véhicule, le multiple était content de la revoir, le véhicule prit la direction du large,
elle se réveilla à moitié, se dit qu’il faudrait qu’elle se rappelle de son rêve (mais l’oublia au réveil), se tourna sur le côté, passa son bras par-dessus Élina, déposa le bout de ses doigts sur l’épaule de Selsie et se rendormit,

elles discutèrent encore une fois du sort des enfants de la Vieille Histoire alors que l’astrocab entamait les dernières années-lumière du transit, ou plutôt Selsie revint sur le sujet, le triturant dans tous les sens pour essayer de lui trouver une solution,
«va falloir que j’étudie la philosophie et la métaphysique,» disait-elle, «je suis déjà à plein dans les grands mythes et les grandes religions, c’est étrange, les croyances divines, c’est vraiment bizarre,»
«oui, c’est bizarre,» dit Charlotte, «croire en une divinité suprême, ou des divinités, comme si ça expliquait quoi que ce soit, c’est pas très logique,»
«pis comme si ça pouvait justifier quoi que ce soit,» renchérit Selsie, «pis d’ailleurs, dans beaucoup de religions on sacrifiait des enfants pour apaiser les dieux, c’est épouvantable, mais c’est ça pas le pire, même si je trouve ça abominable, le pire c’est la cruauté insensée envers les enfants dans toutes les civilisations de la Vieille Histoire, comme s’il avait fallu martyriser les plus faibles et les plus vulnérables pour se donner du pouvoir, l’illusion du pouvoir si tu me demandes, mais pas une illusion du tout pour les victimes qui l’ont vécu dans leur chair, pis c’est là que je bloque,»
«pourquoi l’univers plutôt que rien,» dit Charlotte d’un ton ironique,
elle avait ouvert son journal à Selsie et lui avait remis une copie des lettres holographiques qu’elle lui avait destinées alors qu’elle traversait le désert et débarquait sur la planète Wizber, Selsie avait voulu savoir pourquoi elle les avait gardées dans son journal au lieu de les lui envoyer, un arpenteur aurait pu se charger de les lui remettre, elles étaient trop précieuses, s’était-elle contentée de répondre,
Élina, qui n’avait pas dit un mot jusque-là, occupée qu’elle était à mâcher une barre nutritive, avala la dernière bouchée et prit la parole,
«pourquoi Élina plutôt que pas d’Élina? c’est pareil pour l’univers plutôt que rien, parce que, c’est tout,»
«c’est pas mal diminutif comme philosophie,» remarqua Charlotte,
«c’est comme un mur,» répliqua Élina, «pis en même temps y en a pas, de mur, c’est pourtant simple,»
Charlotte et Selsie gardèrent le silence un moment, essayant de percer le mystère des paroles de leur petite amie,
«va falloir que j’étudie l’éthique aussi,» dit Selsie, le menton dans la main,

quelques heures plus tard l’astrocab GB34 survolait le système arcadien,

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