en attente, deuxième partie

VII.79

Charlotte écoutait la musique de l’étoile rouge autour de laquelle gravitait la planète RL-6-4 (la quatrième du système) où la base avait été édifiée, une musique grave, ombrageuse, entrecoupée d’accents rageurs, les deux lunes dans le ciel criblé d’étoiles semblaient pulser au rythme austère qui battait dans son oreille astrale, comme toutes les étoiles qu’elle avait écoutées durant l’exotrip celle-ci racontait la peine, la tristesse, la désolation qui avaient dévasté son système planétaire, c’était une complainte monotone, une mélopée qui n’était pas sans un charme envoûtant, presque hypnotique,
«c’est du doom metal,» avait dit Fanta, ou plutôt vocalisé, vu qu’il ne s’exprimait plus qu’en chantant, quand Charlotte lui avait interprété la musique de l’étoile sur sa flûte, «mais le doom metal, c’est pas juste la fin d’un monde,» avait-il ajouté après un moment de réflexion, «le doom metal, c’est aussi la naissance d’un autre monde, comme le blanc est dans le noir, comme le noir est dans le blanc,»
il dodelinait de la tête quand il chantait, mais pas au rythme de son chant, comme s’il était désynchronisé, il regardait rarement les autres dans les yeux, et jamais longtemps, il avait toujours l’air sérieux, pas nécessairement triste, bien qu’il y avait beaucoup de tristesse dans son regard, il n’avait plus souri depuis longtemps,
Charlotte lui avait demandé une fois pourquoi il ne souriait plus, il lui avait répondu en moderato de soupirs que c’était parce qu’il portait tous les enfants du monde sur ses épaules et que c’était lourd, il avait étiré ce dernier mot en un decrescendo plaintif comme s’il peinait sous la charge qui l’écrasait,
«l’étoile pleure la ruine rose de sa planète,» avait dit Élina, qui avait accompagné Charlotte à la flûte, une fois qu’elle avait saisi les modulations du blues, «rose comme moi, mais moi je suis pas ruinée,»
pour le moment le rose qui s’étendait autour de la base était gris dans l’obscurité, les montagnes à l’horizon se profilaient sur l’océan du ciel, très loin sur la gauche, au-delà du hangar où l’astronef était stationné, la lueur violette d’une des deux lunes, la plus petite, qu’Élina avait nommée Lili, dansait sur un pic, l’autre, ronde, brillante, reluisait d’un bleu métallique en bordure de la Voie Lactée, Élina lui avait donné le nom de Lulu,
«la Voie Lactée a l’air d’une autoroute cosmique,»
Charlotte sursauta, c’était Élina, elle ne l’avait pas entendu venir, la petite fille s’approcha, pencha la tête sur le côté pour regarder le ciel à travers la baie vitrée, redressa la tête, le regard sur l’étendue sombre à l’extérieur,
«une autoroute cosmique sur laquelle on file à toute vitesse avec un astronef,» reprit-elle, puis, se tournant vers Charlotte, «qu’est-ce que tu fais?»
«j’écoute l’étoile rouge,» répondit Charlotte,
«t’as faim?» dit Élina, «j’ai apporté deux pommes, t’en veux une?»
Charlotte prit la pomme qu’Élina lui tendait, elles croquèrent dans leur fruit en silence, jetèrent les trognons dans un bac à recyclage,
«fais voir tes fleurs encore,» dit Élina,
Charlotte activa un hologramme miroir, rabaissa le col de son t-shirt et zooma sur le haut de sa poitrine, les fleurs étaient trop minuscules pour être visibles à l’oeil nu, d’ailleurs ce n’était pas encore des fleurs, seulement des bourgeons qui commençaient à éclore,
«c’est joli,» dit Élina, le visage collé sur l’hologramme, elle montra un bourgeon du doigt, «je vois un petit bout de rose ici,»
Charlotte zooma un peu plus, en effet, du rose diaphane, à peine quelques millimètres, teintait la crénelure d’un bourgeon,
«ici aussi,» ajouta Élina, «pis ici,» elle se recula, «comment il est pollinisé, ton arbre?»
Charlotte éteignit l’hologramme,
«il se pollinise lui-même, c’est une fonction de mon métabolisme, je suis biodiversifiée,»
elle éclata de rire, elle s’était trouvée drôle,
«moi j’aurais voulu avoir des tatouages d’abeilles qui auraient volé partout sur ma peau,» dit Élina, après avoir ri un bon coup elle aussi, «j’ai eu une vision, moi, tantôt,» ajouta-t-elle, reprenant son sérieux, «c’est à cause de l’histoire que Fanta a chantée aujourd’hui, tu veux savoir c’est quoi, ma vision?»
plus tôt dans la journée, alors qu’ils étaient tous les six dans la pièce commune, Fanta avait chanté une histoire, il se balançait d’un pied sur l’autre dans un coin, le regard au sol, en retrait derrière Éfrémia, assise sur sa droite, et Mei Lin, sur sa gauche, comme si elles lui servaient de rempart, Charlotte et Élina étaient juchées sur des tabourets, le dos au mur sur le côté de Mei Lin, un virtuel qui flottait au milieu de la pièce retransmettait le visage de Darsan depuis son holosuite dans l’astronef,
l’histoire que Fanta avait chantée différait de toutes celles qu’il avait racontées, elle parlait d’un homme, pas d’un enfant, Élina, comme à son habitude, elle n’en manquait jamais une, s’était écriée,
«c’est toujours un homme, jamais une femme, c’est frustrant à la fin! je suis bien contente d’être ici, au moins, ici, c’est les mères qui mènent!»
Fanta ne lui avait pas prêté attention, il avait continué à chanter son histoire, il la chantait en cercles concentriques comme des ondes dans l’eau, c’était l’histoire d’un jeune homme qui avait pris la décision de se retirer du monde et d’écrire l’histoire de l’univers en une série de romans de SF, il s’était trouvé un monastère, il n’était pas croyant, ne participait pas aux cérémonies des moines, travaillait avec eux dans les champs, faisait sa part dans l’entretien des bâtisses, mangeait à leur table, et passait le reste de son temps dans sa cellule à écrire, il avait écrit cent vingt trois romans de trois cent pages chacun, le premier, qu’il avait commencé dans la vingtaine, racontait le Big Bang à travers la mémoire qu’en avait conservée une race d’aliens qui habitait une des plus vieilles galaxies de l’univers, le dernier, qu’il avait terminé à l’aube de ses quatre-vingt ans, était une ode à la toute dernière race d’aliens encore vivante à la dissolution de l’univers, accrochée au dernier bras de la dernière galaxie, la race humaine n’occupait pas une place centrale dans la suite romanesque, juste sa place après et avant d’autres, pour certaines pendant, après avoir mis le mot fin à son dernier roman l’homme s’était couché dans son lit et avait expiré,
«c’est une vraie histoire?» avait demandé Charlotte, en même temps elle avait consulté son ordi qui l’avait informée que si l’histoire était véridique, les romans seraient catalogués à la bibliothèque du Mémoriel, (logiquement) pensa-t-elle,
«vraie ou pas,» avait dit Mei lin, «l’important c’est sa fonction symbolique,»
«je veux bien croire,» avait riposté Charlotte, «mais dans un cas les romans existent, on peut les lire, dans l’autre non,»
«tu vas m’accompagner au Mémoriel?» lui avait lancé Élina, «on ira vérifier si les romans existent, faudrait d’abord savoir sur quelle planète ils seraient,»
la bibliothèque occupait un des cinq systèmes planétaires du Mémoriel, elle l’avait vu sur les virtuels et en était restée estomaquée, ces milliards de livres rangées sur des millions de tablettes dans des milliers d’édifices qui couvraient les planètes, les lunes et les gros astéroïdes du système, c’était énorme,
«tu vas m’accompagner?» avait-elle répété, «avec Selsie, faudrait qu’elle vienne elle aussi,»
«je sais pas, moi,» avait dit Charlotte, «probablement, ça va dépendre,»
«ça va dépendre de moi,» avait chuchoté Fanta en staccato,
«pourquoi ça dépendrait de toi?» avait répliqué Élina, «pourquoi ça dépendrait pas de moi?»
Fanta avait haussé les épaules,
ils ne se retrouvaient pas souvent tous les six ensembles dans la même pièce, Mei Lin se faisait la plus rare, elle passait des journées entières dans les archives de l’enfant métamorphe, Fanta ne quittait presque jamais Éfrémia, Élina ne quittait presque jamais Charlotte, sauf quand celle-ci partait à bord de l’astronef avec Darsan pour réapprovisionner la base en énergie auprès de l’étoile rouge, Élina préférait rester au sol, la base était autosuffisante pour trois personnes si elles se restraignaient à l’essentiel, elle l’était moins avec un groupe de cinq, l’hologramme de Darsan ne comptait pas, et comme les filles, Charlotte et Élina, refusaient de se priver d’un certain confort, on devait renflouer les réserves de la base régulièrement, c’était une affaire de quelques heures, le temps de filer vers l’étoile rouge et d’emmagasiner de l’énergie, Charlotte en profitait pour écouter la musique des étoiles dans le lieu arcadien, une musique lointaine, atténuée par les nuages de poussière cosmique, elle devait cibler son oreille astrale pour en percevoir les accents festifs, ça lui faisait du bien, elle aimait aussi se retrouver seule avec Darsan,
«tu veux savoir c’est quoi, ma vision?» redemanda Élina,
des coups de vent s’étaient mis à soulever des tourbillons de sable qui scintillaient faiblement sous la lueur de Lulu, maintenant à son zénith, Lili se préparait à descendre derrière les montagnes,
«c’est quoi, ta vision?» demanda Charlotte,
«c’est Fanta qui explose,» dit Élina, «pas qui explose pour de vrai, je veux dire, les enfants qu’il est sont tout d’un coup projetés hors de lui en hologrammes, des hologrammes transparents, toustes, plein d’hologrammes d’enfants meurtris qui sortent de lui,»
elle gesticulait des bras comme pour montrer les enfants qui se multipliaient les uns derrière les autres,
«y s’en vont où?» demanda Charlotte, «y font quoi?»
«y vont partout,» répondit-elle, «y sortent de la base, y recouvrent toute la planète, y s’assoient pis y z’attendent,»
«ah bon,» dit Charlotte,
«j’étais dans la cuisinette,» reprit Élina, «je pensais à l’histoire de Fanta, à l’homme qui a écrit les romans de l’univers, moi j’en aurais fait une femme, pis là, c’est comme si Fanta apparaissait devant moi et que je voyais toustes sortir de lui, c’est drôle, han? je me demande y z’attendent quoi, ben, d’être consolés je crois, tu penses?»
«y veulent réparation,» dit Charlotte, «c’est ce que Fanta a dit une fois dans la maison,»
elles gardèrent le silence un long moment, le vent soufflait plus fort, le sable valsait en tourbillons d’étincelles, Lili s’éclipsait derrière les montagnes, la Voie Lactée bifurquait sur l’horizon, Lulu brillait comme un lampadaire cobalt dans le creux du ciel,
«tu crois qu’un astrocargo va arriver bientôt?» demanda Élina,
«je le sais pas plus que toi,» dit Charlotte,
«t’es sûre qu’y a pas de message dans la balise?»
elle faisait référence à la balise qui gravitait près de l’étoile rouge,
«combien de fois faudra que je te le répète, Élina?» dit Charlotte, «les balises reçoivent pas de messages, pis en émettent pas non plus, c’est pas des appareils de retransmission, juste des appareils d’enregistrement, c’est des banques de données, rien de plus,»
Élina fit la moue,
«c’est que j’ai tellement hâte qu’on parte d’ici,» dit-elle, dans un soupir, «pas que c’est pas plaisant, ici, mais j’ai une vie à vivre, moi,»
elles restèrent encore un long moment sans rien dire, Charlotte écoutait la musique de l’étoile rouge, la tête inclinée sur le côté, Élina s’imaginait en train d’astrosurfer sur la Voie Lactée,
un bip les fit sursauter, Éfrémia les appelait, il y avait un problème avec Fanta,

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