en attente, première partie

VII.78

[journal holographique de Charlotte (9 : nommer le monde)]

voilà, on s’est arrêté, on est en attente, on a traversé le désert, on a survolé les planètes mortes, on a fait des halte brèves sur les planètes encore vivantes, on est maintenant stationné à la base RL-6, à la limite du tsunami, et tout indique qu’il a stoppé sa progression comme l’avait prédit le professeur Sadril,
c’est calme ici, c’est pas une grosse base, une seule installation au sol, c’est comme les stations polaires que j’ai vues dans la Vieille Histoire, sauf qu’ici, c’est pas la neige, c’est de la roche grise et du sable rosâtre, c’est un désert froid comme sur la planète Mars avant qu’elle soit colonisée, je dis ça parce que j’ai montré un virtuel de la planète Mars à Élina, elle le trouve joli, le désert rose autour de la base, et ça m’a fait penser au désert martien,
la base est autosuffisante, pas de problème de ce côté-là, y a même un hangar où on a garé l’astronef, inutile de le laisser dehors sous les vents violents qui soulèvent le sable et le projettent en tourbillons de projectiles bruyants, pas que le champ de force de l’astronef pourrait pas le protéger, c’est juste que ça sert à rien de gaspiller son énergie quand on peut le mettre à l’abri,
je me suis fait un petit coin dans la base avec Élina, Fanta a son coin à lui à côté de celui d’Éfrémia et de Mei Lin, Sand est dans l’astronef, je lui rends souvent visite, il doit passer de plus en plus de temps dans son holosuite pour se recalibrer, son hologramme est de plus en plus instable, je m’inquiète pour lui,
«t’en fais pas trop,» qu’il m’a dit, «tant que je reste dans l’astronef je n’ai rien à craindre, et si les mères n’arrivent pas à me reconstituer et que je devrai passer le reste de mon existence en hologramme, je serai un cas particulier à ajouter aux annales scientifiques, qui sait, peut-être que je deviendrai partie intégrante de l’astronef, je serai l’astronef et l’astronef sera moi, je serai sa pensée, sa conscience, ce sera un astronef vivant, plus qu’il ne l’a jamais été, un astronef autonome, quand je passerai dans ton ciel tu pourras dire, regardez, c’est mon ami Sand l’astronef,»
«ça serait logique,» j’ai dit, «mais ça serait pas drôle,»
on a beaucoup discuté de notre aventure lui et moi ces derniers temps, des discussions philosophiques sur ce qu’est la réalité, sur ce que ça veut dire être vivant quand l’être vivant prend des formes non organiques, comme Sand par exemple, il est vivant, aucun doute là-dessus, il est le Sand que je connais depuis son arrivée sur Valence il y a si longtemps de ça, il a toutes les caractéristiques d’un être vivant, la pensée, les émotions, même que des émotions il en montre plus qu’avant, il est présent comme Élina, comme Éfrémia, comme Mei Lin, même s’il est confiné dans l’astronef, il est là, en personne, sauf qu’il est pas organique, il est pas palpable, puis y a Fanta, à la fois holographique et organique, c’est comme une illusion d’optique avec lui, un instant on le perçoit organique, l’instant d’après il est holographique, avec en plus des reflets d’enfants qui ondulent comme des bouts de films sur sa peau quand il chante leur histoire, il est vivant, Fanta, mais vivant comment? est-ce qu’il coulera du sang ou des flammèches numériques s’il se coupe? deviendra-t-il un corps inerte ou se dissipera-t-il en un nuage de pixels s’il meurt?
«les deux probablement,» a dit Sand, «puisqu’il est l’incarnation du principe d’indétermination,»
«m’ouais,» j’ai dit, «faudrait que je lui demande si je peux lui piquer le bout d’un doigt pour voir,»
«Zaloumia poursuit un examen extensif de son métabolisme,» il a dit, «tu lui demanderas,»
«j’avais pas pensé à ça,» j’ai dit,
quant à Élina, ben, elle était une personnification de l’enfant métamorphe avec Fanta, elle est maintenant une enfant en chair et en os, totalement organique, plus du tout holographique, toute transplantée dans le présent et bien vivante,
elle a des souvenirs confus de sa vie antérieure, comme si elle partageait la mémoire d’une multitude d’enfants, des bribes de souvenirs disparates, des fragments d’enfance, certains plaisants, beaucoup d’autres qui le sont moins, qu’elle transporte en elle, sa mémoire est en deux parties, la mémoire des autres quand elle était encore l’enfant métamorphe et qui s’estompe à mesure qu’elle construit sa propre mémoire individuelle depuis qu’elle est entière dans l’espace-temps actuel,
«j’ai la mémoire d’enfants qui sont moi et qui sont pas moi,» qu’elle dit, «pis maintenant j’ai ma mémoire à moi,»
elle m’a demandé si à partir de maintenant elle pouvait fêter son anniversaire en même temps que le mien, comme on l’a fait sur la planète Terminus,
«bien sûr,» j’ai dit, «je vois pas pourquoi je t’en empêcherais,»
«okay,» elle a dit, «mettons que j’avais six ans quand on s’est rencontré et que j’ai fêté mes six ans quand toi t’as fêté tes treize ans,»
«c’est pas logique ce que tu dis,» j’ai dit, «si t’avais six ans logiquement t’aurais fêté tes sept ans avec moi,»
«c’est pas logique, je sais,» elle a dit, «mais le temps, c’est pas ce qu’il y a de plus logique non plus, tu crois pas?»
«m’ouais,» j’ai dit,
«okay,» elle a dit, «donc, j’aurai sept ans quand t’auras quatorze ans, c’est symétrique et ça me plaît, j’aurai sept ans, t’auras quatorze ans, Selsie aura quatorze ans elle aussi, c’est symétrique,»
ça l’a fait rire, elle a croqué dans un fruit, elle a manqué s’étouffer, ça l’a fait rire encore plus, je pense que je pourrais plus me passer d’elle,
on en est venu à la conclusion, Sand et moi, que le réel est relatif à la conscience qui l’interprète, qu’il n’y a pas de réel absolu dans lequel on nagerait comme dans un océan, qu’il n’y a ni temps absolu, ni espace absolu, juste de l’énergie que chaque conscience construit en espace-temps,
un peu comme Dorothée qui construit sa sphère en grandissant, comme j’ai construit la mienne, consciemment et inconsciemment, selon les traits de ma personnalité,
«on crée l’espace-temps en le pensant,» Sand a dit,
Fanta a chanté une histoire similaire, il était garçon, c’était le temps de son initiation pour devenir un homme, il devait partir du village et se rendre jusqu’à la limite du territoire tribal dans lequel tout avait été nommé avant lui en un récit de la création qui s’était enrichi avec chaque génération, les arbres, les plantes, les animaux, les rivières, les rochers, les couleurs du ciel, les ombres de la nuit, les odeurs du vent, il avait marché des jours et des jours dans ce monde intériorisé, aux noms connus et reconnus, il avait pêché, il avait chassé, il avait évité les dangers, puis il était arrivé au bout, au-delà s’étendait l’innommé, il était au seuil de la création, il avait passé trois jours devant le territoire vierge, se berçant au rythme du récit collectif et réfléchissant à son récit personnel, à l’aube du quatrième jour il avait mis pied dans l’inconnu et avait nommé les arbres, les plantes, les animaux, les rivières, les rochers, les couleurs du ciel, les ombres de la nuit, les odeurs du vent, le temps d’une lune comme le voulait la tradition, de retour dans son village il avait ajouté son récit à la tapisserie du récit collectif, les autres pouvaient maintenant parcourir la région qu’il avait créée, ils en connaissaient les noms,
c’est une belle histoire que Fanta a chantée, mais quand Élina a appris que c’était juste les garçons qui se relayaient de génération en génération pour nommer le monde, elle s’est écrié,
«pourquoi c’est toujours des garçons? pourquoi ça serait pas des filles?»
ben, pour revenir à nos discussions philosophiques, c’est pareil avec le réel, on le détermine en le pensant et en le nommant,
«pis une fois qu’on l’a nommé,» j’ai dit, «on peut le manipuler,»
«ça dépend,» Sand a dit, «ce n’est pas donné à tout le monde, toi, peut-être que tu pourras le manipuler, qui sait?»
«moi, une maîtresse manipulatrice?» j’ai dit, «non, je le saurais déjà, peut-être Dorothée, ma mère a jamais été précise sur ça, elle va donner naissance à une maîtresse, ça on le sait, mais elle a jamais dit laquelle, ou elle le sait pas elle-même, quelque chose que ma mère saurait pas, c’est pas fréquent, peut-être sa quatrième fille, c’est ce qu’elle a dit une fois avant la conception de Dorothée, peut-être sa cinquième, ou sa sixième, ça serait logique, sa sixième, la moitié de son cycle, parce que si elle attend jusqu’à sa douzième elle aura 168 ans, elle serait trop vieille, quoique, quand j’y pense, avec ma mère, ben, les mères en général, on sait jamais, tu te rends compte qu’une de mes soeurs deviendra une mère? j’imagine qu’il lui faudra faire un séjour d’initiation au matriarcat sur Terre,»
«ou la mère Bay commence une lignée de maîtresses dans la biosphère,» il a dit, «ce qui serait une des raisons de sa présence à Valence, elle n’en a jamais dit un mot?»
«un chapitre du matriarcat dans le lieu arcadien,» j’ai dit, «j’avais jamais pensé à ça, c’est très logique, non, ele a jamais rien dit sur ça,»
ou elle l’avait dit et j’avais pas compris, pis là, j’ai eu une drôle d’idée, et si c’était Élina la prochaine maîtresse manipulatrice? si la mère Bay avait manipulé le réel pour que je revienne avec une maîtresse? que j’ai moi-même nommée sans vraiment y penser? en suivant l’ordre alphabétique de ma mère? ou si c’était Fanta, le sixième dans l’alphabet? un maître manipulateur, pourquoi pas? un père, c’est drôle, une lignée neuve de maîtresses ou de maîtres implantée dans le lieu arcadien, nés dans le temps, pas dans une plante, pis pas sur Terre,
«c’est leur donner beaucoup de pouvoir,» il a dit, «trop, je crois,»
«c’est vrai,» j’ai dit,
d’un côté mon idée tient pas debout, c’est farfelu, mais d’un autre côté c’est pas si bête, je pense pas que la mère Bay a tout prévu, qu’elle aurait programmé notre exotrip d’avance jusque dans les moindres détails, mais elle l’a peut-être orienté mentalement comme une suite de possibles qui s’imbriqueraient les uns dans les autres pour aboutir, ben, pas elle toute seule, les mères ensembles avec la mère Bay à la pointe, je me demande c’est quoi le rôle de la mère LaGross dans tout ça, pour aboutir à quoi? à Élina maîtresse manipulatrice?
«Élina est peut-être la réponse au tsunami,» j’ai dit,
Sand m’a regardé comme s’il essayait d’arriver à 5 en additionnant 2 + 2,
quand j’ai dit à la blague à Élina qu’elle était peut-être la prochaine maîtresse manipulatrice, elle m’a demandé c’est quoi au juste, une maîtresse manipulatrice, elle en avait une petite idée, je lui en avais déjà parlé, mais ça restait flou, j’ai élaboré,
«ah oui,» elle a dit, «je pense que je vais devenir une sémiologue,» elle a ajouté l’air sérieux et réfléchi, comme une Élina plus mature, «ça m’intéresse, les symboles, faudra que j’étudie les mathématiques aussi, c’est important, les mathématiques, le cosmos est un réseau d’équations, tu savais ça?»
puis elle est redevenue l’Élina souriante et saugrenue, qui avait toujours faim,
j’avais déjà fait la remarque à Sand qu’Élina parle souvent en énigmes et que ça me fait penser à ma mère,
«c’est un plus pour ma théorie, tu trouves pas?» j’ai dit,
pas une théorie, vraiment, juste cette idée-là, que les mères ont manipulé le réel pour que je revienne avec une Élina, elles ont joué avec l’espace-temps pour créer une maîtresse nouvelle,
Sand est pas convaincu, il dit que c’est possible, mais il pense que c’est peu probable, il répète que c’est leur prêter beaucoup trop de pouvoir,
«ça te fait peur?» je lui ai demandé,
«non,» il a dit, «disons que c’est statistiquement gênant,»
j’ai pas vraiment compris ce qu’il a voulu dire, c’est pas grave,
des fois on va dans le chromaphone, dans la pièce en plexiglas, parce que je veux le toucher, je veux toucher sa peau noire, ressentir sa présence physique, même si c’est juste du plexiglas qui se fait passer pour de l’organique,
«je veux préserver l’empreinte tactile de ton corps,» je lui ai dit, «des fois que ça pourrait servir aux mères, tu comprends?»
même si j’aime plus aller dans le chromaphone, c’est à cause du trou noir derrière la porte, les archives me dérangent moins, c’est le trou noir qui me fait peur, de plus en plus je dirais, parce que le danger qu’il explose est réel, exploser à sa façon de trou noir j’imagine, je sais pas comment ça explose, un trou noir, je vais revenir sur ça plus tard,
c’est peut-être à cause de Fanta, il peut plus supporter le chromaphone, il s’en approche plus, sinon il panique, on l’a rangé dans la chambre à Élina durant les transits, elle y tenait, maintenant il est remisé dans une pièce à la base, Mei Lin y va souvent, elle étudie les archives,
bon, y a Élina qui vient me rappeler qu’on voulait jouer aux flûtes,

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