en attente, troisième partie

VII.80

Les enfants sont des énigmes lumineuses.
Daniel Pennac

[journal holographique de Charlotte (10 : renommer le monde)]

ah ben ça c’était étrange, le problème avec Fanta, pis troublant, pis déconcertant, si on peut appeler ça un problème, c’était une énigme, un mystère, une fantasmagorie, c’était fantastique, surréel, surnaturel, ça m’a secouée, Mei Lin appelle ça un voyage transcendantal, je veux bien, même si c’est pas elle qui l’a fait, c’est Élina et moi avec Fanta, pis si je savais pas quoi penser de Fanta, je le sais encore moins maintenant,
mais commençons par le commencement, Éfrémia nous avait appelé de la salle de contrôle, Mei Lin était là avec elle, un virtuel de Sand s’activait au moment où on arrivait, et Fanta, sapristi! Fanta, il sautillait sur place dans un coin de la salle comme s’il dansait sur de l’électricité, il tournait la tête d’un côté sur l’autre tellement vite que les traits de son visage étaient flous, plein de reflets d’enfants virevoltaient sur lui comme un tourbillon de fragments d’hologrammes, mais le plus troublant c’est qu’il vocalisait, les bras tendus, «prenez mes mains! prenez mes mains!» j’aime ce mot, vocaliser, enfin, c’est pas important, quand il nous a vues, Élina et moi, je sais pas comment il a fait, sa tête tournait tellement vite, il s’est immobilié, les reflets d’enfants ont disparu, juste des pixels qui scintillaient sur sa peau comme de la poussière de diamant, il a répété «prenez mes mains!» trois fois, puis il a modulé, j’aime ce mot là aussi, moduler, bon, c’est parce que je tergiverse, un drôle de mot, ça, tergiverser, hum, il a chanté «Charlotte, Élina, prenez mes mains, toi à gauche, Élina, toi à droite, Charlotte, on s’en va à la mer dans le soleil,» sur le coup j’ai pensé qu’il était viré fou, pourtant il avait l’air si calme soudainement, si sûr de lui, c’était déroutant après son accès de frénésie, j’ai regardé Éfrémia, puis Mei Lin, puis le visage de Sand dans le virtuel, ils avaient pas l’air de comprendre plus que moi, juste Élina qui avait l’air de savoir, à sa façon d’Élina, elle s’est approchée de Fanta et a mis sa main dans la sienne, elle m’a fait signe de la rejoindre, Éfrémia m’a dit de faire pareil, j’hésitais, j’en ai vu, des choses insolites, j’en ai vécu, des expériences bizarres, mais là, je sais pas pourquoi, je pourrais pas l’expliquer, j’avais l’impression qu’en prenant la main de Fanta on allait tous les trois tomber dans un gouffre et qu’on pourrait plus en ressortir, j’étais clouée sur place, incapable de bouger, c’est quand Élina a dit «on va revenir, fais-moi confiance,» que j’ai dégelée, est-ce qu’on allait vraiment tomber dans un gouffre? je pouvais pas le savoir, mais si c’était le cas on en ressortirait, je lui faisais confiance, je me suis quand même approchée lentement de Fanta, il regardait droit devant lui, immobile, la main d’Élina dans la sienne, de l’autre attendant la mienne, Élina souriait, mais son regard était très sérieux, j’ai mis ma main dans celle de Fanta, elle était chaude et intactile à la fois, c’est mon ordi qui m’a appris ce mot, intactile, elle était en même temps physique et intangible, sa main, mais ça, je suis habituée, c’est Fanta organique et holographique,
pis c’est tout ce qu’il y a sur les enregistrements, pour les trois autres, dès que j’ai pris la main de Fanta, on est resté figé dans une sorte de bulle spatio-temporelle, on était là, devant eux, mais hors d’atteinte, incommuniables, inaccessibles, on était dans du non-temps, c’est Élina qui a dit ça quand on est revenu, Éfrémia, Mei Lin, Sand, ils pouvaient pas nous toucher, ils pouvaient pas nous parler, ben, Sand aurait pas pu nous toucher de toute façon, on était devenu pour eux des statues emprisonnées dans un champ de force comme des figurines dans un globe de verre, Éfrémia, quand elle a essayé de nous toucher, a dit que c’était comme passer son bras dans un miroir liquide et qu’il entrait dans sa réflexion, on est resté ainsi figé dans cet état de non-temps 57 m 23 s, ils ont eu beau essayer de comprendre ce qui se passait, ils ont pas eu le choix que d’attendre,
mais pour nous, Fanta, Élina et moi, ç’a duré des heures et des heures, pis on était plus dans la salle, on était plus à la base, on était même plus sur la planète, on a reculé dans le mur derrière nous comme si on traversait un brouillard sur un tapis mécanique, la salle a disparu, y avait que le brouillard, puis le brouillard s’est dissipé, on était sur un sentier qui filait droit entre des arbres sans feuilles, ils étaient pas morts, les arbres, ils étaient pas engourdis comme si c’était l’hiver, au contraire, il faisait chaud comme en plein été, ils étaient juste sans feuilles, le sentier menait sur une plage et tout ce qu’on entendait c’était la musique de la mer, y avait aucun autre bruit, aucun son d’animal, aucun insecte, pas d’oiseau, juste nous trois, la main dans la main, la plage et la mer au bout du sentier, pis là, j’ai cru entrevoir des ombres qui filaient entre les arbres, comme des silhouettes silencieuses que j’apercevais du coin de l’oeil, Fanta et Élina les avait aperçues eux aussi, Fanta a chanté à voix basse, «c’est des humains sans mémoire, faut rester dans le sentier, sinon ils vont voler nos souvenirs,» il a serré nos mains un peu plus fort et il nous a entraînées à sa suite, les ombres d’humains sans mémoire voltigeaient autour de nous, mais aucune ne franchissait les bords du sentier, on a finalement débouché sur la plage, les ombres pouvaient pas nous suivre, elles étaient prisonnières dans la forêt des arbres sans feuilles, on a avancé sur le sable, un beau sable blond qui brillait sous l’éclat de la lumière, mais y avait aucune source de lumière, pas de soleil, juste un ciel bleu-blanc, «on est dans le coeur du soleil,» a chanté Fanta, j’ai écouté avec mon oreille astrale, j’entendais la musique du soleil terrestre, je l’ai reconnue tout de suite, la mère Bay me la faisait écouter dans la tour de la biosphère quand j’étais petite, le plus proche que je peux dire c’est que ça ressemble aux quatres saisons de Vivaldi, je connaissais pas Vivaldi, c’est mon ordi qui a fait la connection, ça venait de partout comme la lumière, Fanta avait raison, on était dans le coeur de Sol, et si je tendais l’oreille un peu plus je percevais le chant des planètes comme des échos entremêlés, les planètes du temps de la Vieille Histoire? les planètes de mon temps à moi? je savais pas, c’était pas important, pis comment c’était possible, tout ça? aucune idée, ça se déroulait comme dans un rêve…
où en étais-je? ah oui! Fanta a lâché nos mains et est allé s’assoir dans le sable pas loin des vagues, on est allé s’assoir avec lui, il a pris une poignée de sable dans ses mains et l’a laissé couler entre ses doigts en chantant doucement «on va filtrer l’énergie du soleil entre nos doigts et on va renommer le monde,» sur le coup je savais pas quoi faire, j’ai pris une poignée de sable dans une main et l’ai laissé glisser entre mes doigts, Fanta modulait des mots en filtrant le sable, arbre, cauchemar, étoile, méthane, boîte, sérénité, colline, écran, et ainsi de suite, Élina faisait pareil, alors j’ai fait pareil, j’ai filtré l’énergie du soleil entre mes doigts en récitant des suites de mots, n’importe quels mots qui me passaient par la tête, je me suis amusée à les réciter en ordre alphabétique, allumer, bonjour, carcajou, dromadaire, écureuil, fête, guirlande, harpon, ben, en fait, je me rappelle pas les mots qu’on disait, ceux-là c’est juste des exemples, on les a sûrement dits, répétés même, ça pouvait pas faire autrement, pis c’est pas juste ça, un moment donné je me suis rendue compte qu’on était pas tout seul sur la plage, y avait plein d’hologrammes d’enfants qui étaient apparus, je les avais pas remarqués, faut dire que la lumière passait à travers eux comme à travers de la vitre, il y en avait de plus en plus, ils remplissaient la plage et toustes filtraient le sable entre leurs doigts comme nous en marmonnant des mots, j’avais pas besoin de demander d’où ils venaient, Élina en avait eu la vision, mais là, au lieu d’attendre comme dans sa vision, ils renommaient le monde, leurs voix bruissaient doucement au rythme des vagues qui ourlaient sur la plage et avec la musique du soleil dans ma tête, combien de temps ç’a duré? je pourrais pas le dire, des heures et des heures, est-ce qu’on a prononcé tous les mots du monde? c’est impossible, même s’il y avait une myriade d’enfants holographiques sur la plage pour les dire avec nous trois, Éfrémia a émis l’hypothèse que les mots qu’on disait s’associaient en réseaux et en arborescences de réseaux de plus en plus complexes où ceux qu’on disait pas germaient par association, existaient et en faisaient éclore quantité d’autres, c’est logique, c’est comme les amas et les superamas de galaxies, j’ai pensé,
puis Fanta a arrêté de filtrer et de vocaliser, il s’est levé, il est allé se rincer les mains dans l’eau, on a arrêté nous aussi, Élina et moi, on a fait comme lui, on a rincé nos mains dans l’eau, elle était chaude, logiquement, j’ai pensé, vu qu’on était dans le soleil, Fanta a repris nos mains dans les siennes et on est retourné sur le sentier, les hologrammes d’enfants s’étaient volatilisés, Fanta a chanté de faire attention et de marcher vite et serrés l’un contre l’autre dans le sentier, les humains sans mémoire étaient affamés et maintenant qu’on avait renommé le monde, qu’on avait dit des mots innombrables, ils voulaient se gorger de notre trop-plein de souvenirs, ils tendaient leurs bras en silhouette pour essayer de nous toucher, c’était effrayant, on est arrivé au brouillard à bout de souffle, le coeur battant, on l’a retraversé comme sur un tapis mécanique et on s’est retrouvé dans la salle de contrôle, Fanta a lâché nos mains et s’est retiré dans sa chambre, Élina a dit qu’elle avait faim, Éfrémia, Mei Lin et Sand voulaient tout savoir, moi aussi j’avais faim, on s’est installé tous les cinq dans la cuisinette et on leur a tout raconté, Élina et moi, en mangeant une pizza,
ça fait cinq jours que c’est arrivé et j’en suis encore toute déroutée, ç’a été une expérience tellement étrange, Sand trouve ça drôle parce qu’après tout ce qu’on a vécu lui et moi une expérience comme celle-là devrait pas trop me surprendre, comme je l’ai dit tantôt je me suis fait la même réflexion moi aussi, pourtant, je comprends pas vraiment pourquoi ça m’a fait cet effet là, c’est comme si on m’avait sorti de moi sans me demander mon avis et qu’on m’avait transportée dans une logique que j’arrivais pas à saisir, pis ça, ben, ça me trouble,
physiquement on a pas bougé de la salle de contrôle, ça c’est sûr, nos corps étaient là, mais notre esprit a accompagné celui de Fanta dans son imaginaire, on a marché dans les métaphores de l’enfant métamorphe, ça m’est venu tantôt, cette idée là, qu’on a marché dans les métaphores de l’enfant métamorphe, j’en suis revenue avec le sentiment d’avoir frôlé une vérité fondamentale, juste frôlée, comme les humains sans mémoire qui essayaient de voler nos souvenirs sans y parvenir, j’ai dit à Sand que c’était comme si j’avais vu l’équation élémentaire de l’univers et que j’avais pas su la lire, il a dit en souriant que je devrais peut-être me lancer en mathématique théorique, je lui ai dit de pas se moquer de moi, j’espère que les mères vont réussir à le ramener à son état organique, sa présence physique me manque tellement,
le lendemain Fanta a chanté que la forêt qu’on avait traversée allait maintenant reverdir, les animaux allaient la repeupler et les insectes allaient grignoter les humains sans mémoire comme on ferait des trous dans du papier jusqu’à ce qu’il en reste plus rien, mais ça, c’était juste un début, il l’a vocalisé à Éfrémia qui nous l’a répété, juste un début, le plus gros restait à faire, c’était la tâche des maîtresses manipulatrices, c’est comme ça qu’il les appelle, les maîtresses manipulatrices, de leur nom officiel, pas de leur nom commun, les mères, Élina dit les mères comme moi, elle est drôle, Élina, je dis ça parce que pour elle notre voyage transcendantal comme dit Mei Lin c’est normal, c’est ordinaire comme manger, dormir, jouer de la flûte ou dans des virtuels, Fanta, lui, a presque pas quitté sa chambre depuis, Éfrémia nous assure qu’il va bien, il est fatigué, c’est tout, il a besoin de se reposer, ou plutôt, elle a précisé, de se recueillir,
bon, mon ordi m’informe que l’astrocargo qui a décéléré tantôt dans le système vient d’atterrir, enfin, on va avoir des nouvelles, j’espère que c’est des bonnes nouvelles,

2 réponses à en attente, troisième partie

  1. Sofy dit :

    J’adore cet épisode. …. j’ai été captivée du début à la fin, happée je dirais. Je crois bien avoir voyagé avec Fanta, Elina et Charlotte.

    • Jean dit :

      Ah ben, ça fait plaisir à lire, un commentaire comme celui-là. Si l’épisode t’a captivée, c’est que j’ai résussi mon travail.
      Parce que je vais t’avouer, une fois que j’ai terminé et publié un épisode, je doute de sa pertinence, je me demande s’il en valait la peine, si c’est bien ce que je voulais dire. Je sais où je m’en vais (je l’ai déjà mentionné), en même temps j’ai cette crainte de m’égarer, de me fourvoyer dans les fils de l’histoire. Bref, rien de neuf dans le travail d’un artiste : on n’est jamais sûr de soi et encore moins de sa création.

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