04 revirements subtils

 

Charlotte n’arrivait pas à comprendre l’entêtement de sa grand-mère, mais comment pouvait-elle se montrer si butée? si inflexible? d’où lui venait cette obstination? dans quel terreau tenace plongeaient les racines de son refus?
«je veux bien croire que tu t’opposes au retour des hommes sur Terre,» lui dit-elle, «mais tu aurais quand même pu recevoir la délégation de Balsano, non? pourquoi tu leur as retiré la permission? c’est pas juste, tu sais, pis c’est pas logique non plus,»
«le Matriarcat en a décidé ainsi,» dit Una Longshadow, «le temps n’est pas encore venu,»
«qu’est-ce que tu veux dire, le temps n’est pas encore venu?» répliqua-t-elle, «le temps de quoi? le temps du changement? c’est ça? tu as peur du changement? tu sais, grand-mère, on peut pas arrêter le temps,»
«moi j’ai pas de père,» intervint Selsie, «juste un Fig, Sookie, j’ai pas de mère, j’ai pas de grand-mère, Charlotte, elle, ben, elle a une mère, pis une grand-mère, mais pas de père non plus,» elle marqua un temps d’arrêt, elle cherchait ses mots, «pis ici, sur Terre, le berceau des pères et des mères, mais sans les pères, ben, ça balance pas, ça cloche, c’est comme…, c’est comme…, c’est facteur de déséquilibre cosmic, voilà,»
«ouais,» renchérit Charlotte.
«non, c’est plus que ça,» reprit Selsie, le front plissé, «la Vieille Histoire est bancale sans la présence des hommes sur Terre,»
«depuis quand tu t’intéresses à la Vieille Histoire, toi?» l’interrompit Charlotte, «c’est bien dit par contre,»
«elle m’intéresse pas plus qu’avant,» rétorqua Selsie, puis, à l’adresse de mère Longshadow, «c’est le temps de la réconciliation, c’est ça que je veux dire, c’est le temps de renouer les fils,»
«c’est bien dit ça aussi,» dit Charlotte, «j’avais pas pensé à ça, ben, pas comme ça,»
Una Longshadow les toisa avec un sourire narquois qu’elle réprima aussitôt, puis les invita à participer à la réunion du Matriarcat qui se déroulerait le lendemain soir à l’Observatoire,
«pis Zoé? et Lya?» lança Charlotte sur un ton de défi, «les invites-tu aussi?»
«c’est déjà fait,» dit Una,
«ah bon,» fit Charlotte, «et Balsano, lui, la délégation des hommes, qu’est-ce que t’en fais?»
«rien pour le moment,» dit Una,

«tu sais quoi?» dit Charlotte, «toute cette histoire avec le Matriarcat et les mères dissidentes, dans le fond, là, ça me touche pas vraiment, en vrai, si je veux réellement aller au fond des choses, c’est à cause de Zoé,»
elles se promenaient dans le jardin attenant à la sphère de sa grand-mère,
«tu l’aimes beaucoup, Zoé,» fit Selsie,
«oui, mais pas assez pour me plonger dans cette bataille, c’est pas la mienne,»
«c’est pas la mienne non plus, je vais te dire, Charlotte, ce qui me manque le plus depuis qu’on est ici, c’est Valence, Valence me manque,»
«t’as le mal du pays,» dit Charlotte,
«oui, mais pas juste ça, tu sais quoi? je pense retourner à la station Loba, j’aimais le travail que je faisais là-bas,»
«confidence pour confidence,» dit Charlotte, «moi je pense refaire un exotrip,»
Selsie la prit par le bras,
«t’es sérieuse? avec qui?»
«je sais pas, je partirais pas seule, mais j’aurais un équipage réduit, une ou deux androïdes, pas plus, peut-être un PolyAnémone aussi, un trio,»
«AbéNazarDé par exemple?»
«ouais, je les aime bien, quant à savoir s’ils seraient prêts à m’accompagner, ça,»
«pis va savoir si la mère LaGross consentirait,»
«ouais,»
elles se remirent à marcher,
«oublions le multiple pour le moment,» reprit Charlotte, «moi aux commandes d’un astronef, deux androïdes à bord, deux ça serait plus prudent, tu trouves pas?» elle n’attendit pas la réponse de son amie, «repartir dans l’espace, explorer la Voie Lactée, exotriper dans ses vastes régions inconnues, partir à la découverte de ses mystères, de ses merveilles, déjouer ses embûches, contourner ses obstacles, tendre l’oreille, écouter la musique des étoiles, je serais l’exotriper qui se guide sur la musique des étoiles,» elle fronça les sourcils comme si elle venait d’être frappée par une évidence, «c’est là qu’est mon avenir, Selsie, pas ici, là-bas, dans la Galaxie,»
elles arrivaient devant une remise au bout du jardin, elles se prirent par la main,
«t’as la même idée que moi?» souffla Selsie,
«oui,» fit Charlotte,
elles s’engouffrèrent à l’intérieur, Charlotte continuait avec l’exotrip, il lui faudrait se trouver un astronef, ça serait pas trop difficile, et elle débordait d’idées pour l’organiser à son goût, Selsie lui fit remarquer qu’on exigerait qu’elle suive des sessions d’entraînement, on la laisserait pas partir comme ça, bing bang, ce qui restait à voir, répliqua Charlotte, elle avait fait ses preuves quand même, mais elle était d’accord, il lui faudrait d’abord s’habituer à son astronef dans les régions connues avant de se lancer dans l’inexploré,
«pis pas complètement inexploré,» disait-elle, alors qu’elles se préparaient, «en tout cas au début, j’irais voir du côté de la sphère de Dyson, on sait jamais, j’aimerais tant revoir l’individu Dim249 avec ses virgules, pis les ovoïdes gazéiformes, fascinants, les ovoïdes gazéiformes, mais assez parlé, passons aux actes,»
elles avaient désactivé toutes les sources de lumière dans la remise, sauf une lueur diffuse qui faisait ressortir la coloration de leur peau, verte chez Charlotte, bleue chez Selsie, s’étaient déshabillées, Charlotte s’était étendue sur le dos, Selsie, penchée sur elle, embrassait ses pommes et faisait semblant de les croquer en déplaçant les feuilles en tendres caresses,
le temps ralentissait et se colorait turquoise quand elles s’aimaient,
reprenant leur souffle après leurs ébats amoureux Charlotte eut soudain envie de visionner des virtuels de sa petite soeur Dorothée, les plus récents, ceux qu’Aline avait envoyés dernièrement, elle les avait déjà vus avec Selsie et Élina, elle voulait les revoir,
elles se rhabillèrent, firent un peu de lumière, se matérialisèrent une collation, s’installèrent confortablement et activèrent les virtuels,

pendant ce temps Élina était à la poursuite de son fantôme, elle avait fait des recherches à l’Observatoire, s’était connectée au Mémoriel pour un surplus d’infos, mais sans trop pousser, elle se fiait à son intuition plus qu’à la collecte et à l’interprétation des données,
elle s’était d’abord rendue jusqu’au banc où elle avait échangé avec Victor la première fois, s’était assise, avait attendu, se laissant envahir par le passé, s’imprégant des manifestations spectrales qui défilaient alentour comme le ballet d’une lanterne magique,
elle quitta le banc dès qu’elle sentit qu’elle habitait les deux mondes, le sien au présent et celui de Victor au passé, sauta dans son véhicule, vérifia ses infos et prit la direction du hangar où la troupe préparait ses numéros, dans un quartier aux rues étroites, au bout d’une ruelle en terre bordée d’arbres, de clôtures et de fantômes furtifs qui jardinaient, qui jouaient, qui se prélassaient dans les cours,
elle se gara le long du hangar, les spectres allaient et venaient, apparaissaient et disparaissaient, elle tendit l’oreille, espérant entendre des échos de la musique provenant de l’intérieur par-dessus le bruissement continuel du passé, en vain,
elle poussa la porte, la lumière crue du soleil à travers les grandes vitres brisées lui dévoila un espace à l’abandon, rien ne restait de l’activité de la troupe, pas même la relique d’un accessoire, aucun vestige, juste des débris banals, communs, témoins insignifiants d’un passé ordinaire, elle eut un petit pincement au coeur, peut-être s’était-elle trompée, s’était fourvoyée dans les données, ça lui apprendrait à se fier à l’objectivité de la mémoire historique,
non, elle était au bon endroit, elle en était sûre, elle avança jusqu’au milieu du hangar, les débris crissaient sous ses pas, elle s’arrêta au pied d’un rayon de soleil qui allumait un tesson de bouteille, tourna lentement sur elle-même, une fois, deux fois, trois fois, son regard effleurant les murs, s’immobilisa, attendit, le regard flottant, l’oreille attentive,
puis elle eut un petit sourire de satisfaction, un fantôme venait d’apparaître tout près d’elle pour aussitôt s’évanouir, elle crut voir Sofia qui esquissait un pas de danse, tout de suite après elle perçut un bout de musique venant du fond du hangar, au même moment elle devina la silhouette en transparence d’Alex et de sa console,
rien ne se passa durant les quelques minutes suivantes, Élina commençait à désespérer quand, tout d’un coup, les fantômes de la troupe se mirent à virevolter autour d’elle sur la musique d’Alex, ils dansaient, sautillaient, gambadaient, Sofia, Zinovia, Anatoli, Victor, dédoublés, triplés, quadruplés dans un kaléidoscope de mouvements gracieux, de gestuelles élancées, d’effervescence corporelle, sur des rythmes qui se mélangeaient, se confondaient, se fusionnaient pour aussitôt se défaire, Élina avait de la misère à suivre, elle en avait le vertige, et elle battait des mains, émerveillée par ce spectacle au pluriel,
puis, petit à petit, l’hétéroclite se résorba, la multiplicité spectrale de la troupe se singularisa, la musique s’atténua, Sofia, Zinovia, Anatoli, Alex et sa console s’effacèrent un à un, ne resta que Victor qui continuait de danser comme si les autres étaient encore là, mais en ralentissant sa cadence à mesure qu’ils lui échappaient,
et s’arrêta net, un pied en l’air, le déposa au sol, tourna la tête,
«Élina?» s’écria-t-il,
sa voix, comme la fois précédente, bien que distincte, semblait venir de l’autre côté du temps,
«bonjour Victor,» dit Élina,
il s’approcha d’Élina, voulut la toucher, sa main passa à travers elle, il regarda autour de lui, l’air perplexe,
«le hangar,» bredouilla-t-il, «c’est bien le hangar, mais … tout est à l’abandon,»
«attends,» dit Élina, «tu veux dire que tu le vois tel que je le vois? maintenant? dans mon présent?»
elle voulut le toucher à son tour, sa main passa à travers lui comme la sienne avait passé à travers elle,
«on est toujours des fantômes l’un pour l’autre,» reprit-elle, en souriant, «mais t’es ici? je veux dire t’es pas dans ton temps?»
«on dirait bien,» répondit-il, «pauvre hangar, il est en très mauvais état,» la tristesse voila son visage alors qu’il en constatait le délabrement, «toutes les vitres sont brisées, les murs, il reste plus rien de nos posters, on en avait plein, sur le mur, là, puis sur celui-là aussi, la console d’Alex était là-bas, au fond, il y avait les haut-parleurs de chaque côté, dans les coins,» il leva les yeux vers le plafond, «où sont les lumières? il n’y en a plus une seule,» il se retourna d’un coup et montra un espace sur un côté de la porte d’entrée, «la table de travail d’Anatoli était là, et là,» il pointa sur l’autre côté, «la loge, on l’appelait la loge, il reste plus rien,» il regarda le sol jonché de débris, «il reste plus rien,» il releva la tête et fixa Élina, «c’est ça, ton monde?»
«ben non que c’est pas ça, ben, pas juste ça,»
elle fit le geste avorté de lui prendre les mains, elle aurait tellement voulu le toucher,
«on vivait dans un autocar,» reprit-il, «on l’avait transformé en maison mobile, on le garait en avant, à chaque fois qu’on avait fini pour la journée on rangeait le matériel dedans, c’est là qu’on vivait, pas tout le temps, en tournée oui, des fois on se payait une ou deux chambres de motel, pas souvent, on partageait deux appartements aussi dans le quartier, on alternait, il y avait toujours quelqu’un la nuit dans l’autocar, il est toujours là, en avant? bleu? non, sûrement pas,» il observa un moment de silence, «qu’est-ce que je fais ici? pourquoi tu m’as emporté dans ton monde?»
«t’as peur?» lui demanda-t-elle,
«non, j’ai pas peur, mais je me demande pourquoi,»
«ah ça, pourquoi,» fit-elle, «pis pourquoi juste toi? pourquoi pas les autres? pis pourquoi dans mon temps cette fois-ci? je comprends même pas comment, alors, votre autocar, non, il est plus là, en avant, juste mon véhicule,»
«je veux voir dehors,»
sans attendre il se dirigea vers la porte d’entrée, vint pour l’ouvrir, sa main passa au-travers, il laissa échapper un éclat de rire et sortit comme un passe-muraille, Élina dut l’ouvrir par contre,
elle remarqua aussitôt un fait inusité, il n’y avait qu’elle et Victor, aucun autre fantôme nulle part,
«on dirait que le temps s’est arrêté,» souffla-t-elle, traversée par un frisson d’inquiétude,
Victor s’éloigna de quelques pas, promena un long regard sur les ruines, un rayon de soleil qui frappait de plein fouet un croissant de coupole sur le toit d’une basilique lui fit cligner des yeux,
«c’est ça, ton monde?» répéta-t-il, «c’est tout ce qu’il reste de ma ville? des ruines envahies par de la végétation, c’est comme dans un film d’apocalypse,»
«c’est ce qu’il reste de notre monde, oui,» dit-elle, en s’approchant, «un monde nouveau l’a remplacé,» elle jeta un coup d’oeil sur son véhicule, «je me demande … viens,»
elle voulait l’emmener jusqu’au périmètre de la ville, peut-être monter en altitude pour lui dévoiler le nouveau monde qui s’étendait au-delà, mais l’idée était impraticable, Victor passait au-travers du véhicule,
«attends, j’ai une autre idée,»
elle activa un virtuel et fit défiler des clips sur le maintenant terrestre, il regardait avec attention, écoutait les explications d’Élina, ne posa aucune question,
«c’est beau,» se contenta-t-il de dire, après qu’Élina eût désactivé le virtuel,
«moi, ce que je me demande,» dit-elle, «c’est pourquoi y a que toi et moi, c’est très étrange, ça me fait penser à Fanta, c’est drôle,»
«Fanta?»
«mon double, je t’en ai déjà parlé, c’est pas important,»
ils se regardèrent un long moment, puis se mirent à parler avec animation de tout et de rien, la vie, la nourriture, l’exploration spatiale, la musique, les amis, les amours, l’avenir, les souvenirs, la biosphère, le voyage dans le temps, sautant du coq à l’âne, éclatant de rire,
puis les fantômes de la ville réapparurent peu à peu, Victor s’effilocha à mesure, elle aurait voulu le retenir, il aurait voulu ne pas partir,
mais le temps, qui avait tourné dans une boucle singulière, reprenait sa marche,

«tu m’en voudras beaucoup si je fais des avances à Zoé?» demanda Charlotte, «demain soir par exemple?»
«durant la réunion?» dit Selsie, «elle sera peut-être trop occupée à défendre sa position, tu penses pas?»
«durant, après, tu seras jalouse?»
«un peu, oui, mais je peux pas t’en empêcher,»
«tu pourrais participer, non?»
«je dis pas non, c’est vrai qu’elle est très attirante, mais va-t-elle vouloir? de toi? de moi? de nous deux ensemble?»
«ouais, ah! tiens, voilà Élina qui revient,»

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